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  • Les aventures de Polycarpe - 4ème épisode

                                          Suite du feuilleton...

      LE VIEUX LOGIS

         Chapitre quatre

     Comme convenu, à neuf heures précises, Petit lu s’était pointé, perché comme un batracien sur une 125 cm rutilante, pour entreprendre le défrichage de l’enclos. Il s’était mis au travail, avec une apparente bonne volonté. Polycarpe avait repris son lissage de torchis, introduisant dans sa chaîne les Walkyries de Wagner, propre à noyer dans le charivari des cuivres le sifflement aigre de la débroussailleuse.
    Le badigeonnage du plafond avait un effet de redondance sur la pensée qui allait et venait au rythme lancinant de la musique et, plusieurs fois, Polycarpe s’était étonné d’avoir vu arriver Petit lu sur cette moto, étant patent qu’il ne pouvait se l’offrir avec son éventuelle indemnité de chômage.Polycarpe ignorait le prix de cet engin mais n’arrivait pas à croire que le père de Petit Lu l’ait offert à son fils. Il s’étonnait encore plus que ce dernier puisse tolérer ce genre de dépense luxueuse. Le môme économisait-il tous les salaires de ses jobs, en vivant chez ses parents ou bien… avait-il des revenus d’origine douteuse ? Il n’irait pas par quatre chemins et, à la première occasion, il lui poserait carrément la question.
    Quand il eut épuisé sa gâche, avant d’en préparer une autre, il se débarrassa de ses frusques plâtreuses et se lava les mains car l’histoire de ses prédécesseurs le taraudait.Il ouvrit la sacoche contenant ses papiers personnels et chercha les coordonnées d’Ulysse Côme sur l’acte de cession. Le jeune homme, né à Soutrain, âgé de 26 ans,  « gérant d’une société immobilière en cours d’immatriculation » demeurait à  Cannes. Polycarpe écrivit un mot,  prétextant avoir besoin de conseils concernant la restauration de sa maison et mentionna son numéro de téléphone. Puis, son matériel électronique encore dans les cartons, il se rendit à l’annexe postale, près de la mairie, accessible entre les ramures vigoureuses d’un laurier-sauce.I
    l s’extrayait du bosquet quand Berouette, descendant le perron de la mairie, le rattrapa, muni du double rose d’un ordre de mission qu’il fouetta d’une pichenette en disant :
    - Si c’est pas malheureux toutes ces paperasses ! Les stratifs, ils nous bouffent les couilles !
    Polycarpe, pris au dépourvu par cette rébellion inopinée,  hocha  la tête en signe de compréhension.
    - Devriez allez voir ma pauv’mère, dit Berouette. J’y ai parlé de vous et de notre... petite conversation.
    Le cantonnier fit un clin d’œil qui laissa Polycarpe perplexe. L’homme lui rafraîchit la mémoire :
    -  Vous savez bien : que p’t être les deux cambriolages seraient liés et que vous choperiez les voleurs… Ça y a remis le moral d’aplomb ! Vu qu’elle sort pratiquement plus, elle serait curieuse de vous connaître ! Si vous avez cinq minutes, je vous y emmène.
    - Pourquoi pas ? dit mollement Polycarpe.
    « Allons découvrir l’oracle de Rochebourg » ironisa-t-il, en se reprochant d’être parfois un peu trop disponible.Ils remontèrent la rue du Château jusqu'à son embranchement avec une ruelle aboutissant à l’entrée d’une cour que surplombait une carrière de tufeau. Polycarpe remarqua que les portes et les fenêtres aménagées dans la roche donnaient accès à deux petites maisons troglodytes identiques, séparées par des entrées de caves.
    - Moi, j’habite dans le troglo de gauche, ma pauv’mère, dans l’autre. Au milieu, c’est l’entrée des galeries. Du temps des anciens, les troglos, c’était des logements gratuits pour les extracteurs de pierres. Un droit acquis, transmis de père en fils.Il prit l’air finaud :
    - J’en connais des qui font tout pour nous déloger et que ça ferait rien de nous voir à la rue, si vous voyez c’que j’veux dire !
    Polycarpe ne saisissait pas parfaitement l’intérêt qu’il y aurait à déloger de leurs caves ce pauvre bougre et sa mère. Il fit néanmoins la tête de celui qui voyait « c’quej’veux dire »Ils traversèrent la cour.
    - Votre mère, exerce-t-elle toujours son petit commerce ?
    - Ben, depuis le cambriolage, elle ne tire plus les tarots.
    Il cogna aux carreaux poisseux.
    - Eh ! la mère ! hurla Berouette, en ouvrant la porte, j’te présente le gars qui a pris le logis du Cornu !
    Quand il entra, une douzaine d’yeux se fixèrent sur lui : il y avait des chats partout dont les petites bouches s’incurvaient en accolades rieuses et qui clignaient lentement des yeux comme s’ils étaient éblouis par le visiteur.
    - Quand ils sentent pas les gens, ils se cachent, s’ils bougent pas, c’est signe que vous aimez les bêtes ou je me trompe, déclara-t-elle sur un ton acariâtre. Mais faites-moi le plaisir de pas écouter les balivernes qui courent sur moi comme quoi, mes chats, je les boulotte.
    « C’est donc ça, la pythie du canton ! » se désola Polycarpe, en découvrant une pauvre vieille échevelée qui trônait dans un fauteuil recouvert d’un tissu délavé, la main tenant un bâton à la manière d’un sceptre. Elle était emmitouflée dans un châle, portait des bas à varices et des charentaises éculées. Elle regardait Polycarpe d’un œil fixe et soupçonneux.
    - Alors comme ça, vous avez votre petite idée sur c’est qui qui m’a volé ?
    - Pas encore, mais on s’y emploie, madame…
    - Faut parler plus fort, j’ai qu’une oreille et encore ! Que dites-vous ?
    - Comment dois-je vous appeler ? dit-il, en forçant les décibels.
    - Chimène, comme tout le monde !- On m’a dit que vous prédisez l’avenir ? s’égosilla-t-il.
    - C’est terminé depuis que j’ai pas été foutue de prévoir qu’on allait me piquer ma cagnotte !
    Son amour-propre avait pris un bouillon.
    - C’était une fatigue passagère, ça arrive aux plus grandes voyantes... Même celles qui conseillent les chefs d’état !
    - Vous croyez ?Son regard se voilà d’une folle espérance.
    - J’en suis certain !Pour être aimable, il tonitrua :
    - Je suis prêt à vous faire confiance, si vous voulez essayer à nouveau !- Vrai ?
    - Vrai.Le cantonnier remplit trois verres à moutarde d’un café réchauffé sur le gaz.
    Polycarpe se sentait piteux et manipulé en tournant sa cuiller dans le café.
    - Les affaires vont reprendre, dit-il à Berouette, votre pauv’mère va me tirer les cartes.
    - Ça y fait plaisir. Ben, moi, pendant ce temps, j’ai une bricole à finir, je suis à côté, dit le fils, en s’esquivant. 
    La vieille femme posa un jeu de cartes devant lui.
    - Allons-y, brassez les lames. De la main gauche, malheureux ! Et tirez-en une, déjà, pour commencer.
    La première carte que Polycarpe sortit du jeu lui glaça l’échine. C’était la mort, l’arcane sans nom : un squelette armé d’une faux.
    - Ça commence mal ! claironna-t-il.
    - Faut pas croire, c’est pas une mauvaise lame ! C’est dit que vous êtes en train de tourner la page, de changer de vie et que vous êtes en pleine reconstruction !
    - Étonnant, mais juste !
    - Comment ça : étonnant ! Si vous y croyez pas, c’est pas la peine d’aller plus loin !
    - Si, si... Continuez, ça m’intéresse, brailla-t-il, hypocrite.
    Il prit dans le tas la deuxième carte : la Tempérance que Chimène posa à droite de la première, en commentant :
    - Vous allez vous entourer de gens avec qui vous discuterez beaucoup. Peut-être une personne en particulier. Il y aura des échanges fructueux.
    Il lui tendit la troisième carte, la Papesse qu’elle mit au-dessus des deux autres et la Force qu’elle plaça au-dessous.
    - Y a quelque chose qui coince, je sais pas quoi, vous allez être confronté à des tracasseries, des trucs pas catholiques, en rapport avec la justice peut-être...
    La bonne femme hocha la tête dans un silence inquiétant.
    - Moi, vous savez, je ne fais que lire les cartes, je juge pas et rien sort d’ici ! assura-t-elle, respectueuse de la déontologie des voyantes.
    - Ah, bon !
    Polycarpe simulait le soulagement de pouvoir compter sur cette appréciable confidentialité.
    -  En tout cas, c’est l’avertissement d’un problème à résoudre. Par contre, je peux vous assurer qu’avec la Force, vous vous en sortirez haut la main. Vous aurez le courage et l’aplomb pour tout arranger.
    Il soupira, un brin ironique.
    - Ça se pourrait comme ça se pourrait pas, que vous découvriez mon cambrioleur, des fois, on sait jamais.
    - Hé, des fois !
    Contrairement aux allégations de Berouette, elle ne semblait pas perdre la tête et savait habilement mixer la réalité avec la fiction.Puis, elle se livra à un rapide calcul mental et choisit elle-même une cinquième carte. Elle aplatit victorieusement l’Empereur sur la table en hochant la tête.
    - On peut dire que vous êtes verni, ça confirme ce que je viens de vous dire, que vous résoudrez vos problèmes et m’est avis, avec çui-là, que vous allez bien vous plaire à Rochebourg.
    - Voilà des prédictions favorables, en somme.
    - Mouais, si vous êtes vigilant avec la Papesse !
    - Celle-là, croyez-moi, Chimène, je l’aurais à l’œil ! Combien vous dois-je ?
    Elle sortit un convertisseur d’une boîte de boutons.
    - Cent francs... Allez : quinze  euros, on va pas chipoter après la virgule. C’est une promo !
    - J’apprécie ce geste, flagorna Polycarpe.
    Il espérait lui soutirer quelques renseignements plus concrets.
    - Vous le connaissiez, ce Léonard Cornu ?
    - Un vieux fou ! Il se faisait expédier des colis de chauves-souris vivantes...
    - Pardon ?
    - Oui, des chauves-souris, j’invente pas. Qu’il lâchait dans une des galeries, celle du milieu... Il entrait dans la cour, avant la tombée de la nuit, et vas-y,  il lâchait les bestioles. C’est arrivé une paire de fois ! Faut-y être zinzin ! Et il magouillait je sais pas quoi avec l’autre, le Ulysse... Vous pouvez me dire à quoi ça ressemble de vivre avec un original comme ça, quand on est jeune et qu’on pourrait se mettre avec une belle fille ! On m’empêchera pas de penser que ces deux-là, ils manigançaient des trucs pas catholiques.
    Elle toussa.
    - Y a rien qui le prouve, d’accord. N’empêche.
    Polycarpe se leva brusquement  et s’inclina respectueusement :
    - Heureux de vous avoir rencontrée, madame Chimène.                           
    - Revenez à l’occasion !
    Avec son bâton, elle enfonça une sonnette qui résonna au loin et Berouette surgit au signal, comme un diable à ressort de sa boîte.
    - Ingénieux, la sonnette, fit Polycarpe.
    - Je me débrouille, répondit le cantonnier, avec un haussement d’épaules faussement modeste. 
    En rentrant,  pour oublier Chimène et ses tarots, il s’acharna avec vigueur sur une grande table ovale, qui avait dû séjourner aux intempéries un demi-siècle, aux pieds rongés par les vers, délaissée par Ulysse. Il raccourcit les pieds de trente centimètres, la ponça, la teinta au brou et la cira. Il disposait maintenant d’une table basse magnifique qui occuperait un espace encore virtuel, devant une grande cheminée qu’il n’avait encore jamais vue, occultée par une cloison de planches. 
    Après avoir dîné rapidement de nouilles au fromage râpé, Polycarpe et Basile se rendirent ensemble chez Constance Sirre, où se tenait la réunion de l'alipa. Tout en marchant, Basile prévint son compagnon du  prosélytisme de la secrétaire.
    - Elle est chiante. Vaut mieux laisser pisser, sans quoi elle ne vous lâche plus, avec son index qu’elle vous agite sous le nez.
    - Charmant !
    - Mais bon. On ne va pas décourager les bonnes volontés.
    « Dommage !» se dit Polycarpe, envisageant de rentrer chez lui au pas de course.
    Elle logeait rue de la porte du Sud, dans une maisonnette dont le linteau portait encore des traces de l’inscription « école », gravée dans la pierre au siècle dernier.Ils étaient les premiers arrivants et Constance les accueillit dans une tenue plutôt sexy, grandie par des semelles compensées, avec un sourire charmeur, abondamment souligné d’un rouge à lèvres coquelicot. C’était une petite blonde d’une trentaine d’années dont les rondeurs avaient quelque chose de rigide : corsetée d’une large ceinture, elle portait des vêtements moulants et son décolleté exhibait des seins exagérément rehaussés et rapprochés. Elle était coiffée d’une sorte de plumet maigrichon sur le dessus du crâne et sa longue frange plate accrochait ses cils. Elle plissa les yeux, très féline, en détaillant Polycarpe de la tête aux pieds.
    - Imogène m’a prévenue que vous assistiez à notre réunion en auditeur libre, dit-elle, avec un faux air mutin et des intonations graves qui trahissaient la composition. 
    « Curieux pour une donneuse de leçons » se dit Polycarpe qui, prudent, la gratifia d’un sec : « Enchanté » et lui donna une poignée de main bourrue. Elle fit deux bises à Basile et leur proposa de prendre place autour de la table du séjour. L’intérieur était nickel. La disposition des meubles vernis, le canapé en cuir brillant et les vitrines chargées de souvenirs de voyages exotiques, la plante verte et un poulbot encadré, le tout d’un conventionnel navrant, était supposé témoigner d’une ascension sociale réussie. Jetant un œil sur sa montre, elle brassa puis rempila quelques feuillets avec agacement, en déplorant le retard des participants. Il était vingt et une heures quatre.
    Elle s’adressa à Polycarpe.
    - Vous comprenez, j’embauche de bonne heure demain matin. Les horaires sont modifiés avec les RTT, la CES est en congés. Je travaille aux PTT, au service des CCP et des PEL...
    - Bien sûr, fit-il, affligé.
    Puis, les retardataires arrivèrent. Tous échangèrent des bises. Polycarpe estima cette coutume locale de nature à l’empêcher irrévocablement d’adhérer à l’association.Évariste Verpré, employé imprimeur de son état et père de Petit Lu, était le type même de l’homme invisible, taille moyenne, visage quelconque, tenue vestimentaire dans les beiges, voix sans timbre. Il ouvrit avec lenteur une petite serviette en plastique, en étala le contenu devant lui : crayon taillé, gomme, calculette, surligneur et un feuillet quadrillé comportant des chiffres.« Le trésorier de la bande.»Imogène Cordet s’excusa de son retard en remarquant l’air impatient de Constance qui paraissait assise sur des punaises. Elle portait le même ensemble noir à col Mao que l’autre jour ; un peu échevelée, elle avait dû courir. Polycarpe imagina qu’emportée dans une prose inspirée, elle avait laissé passer l’heure de la réunion.L’autre jeune femme, que Polycarpe identifia comme la de Basile, était une belle fille blonde aux yeux bleus, à large carrure, d’allure sportive, en jeans, chemise à carreaux, coiffée d’une queue de cheval et qui répondait au surnom inattendu de Calamity. Elle lui fit un petit signe enfantin de la main, en repliant plusieurs fois les doigts sur la paume,  avec un charmant sourire élastique et le regard complice.
    - Je sais qui vous êtes : le demi-pensionnaire de Basile. Comment avez-vous trouvé mes tomates farcies ?
    - Excellentes ! J’approuve votre collaboration !
    Imogène demanda qui pourrait lui prêter un papier et un crayon : elle avait tout oublié...
    - En tant que secrétaire,  j’ai pour fonction de prendre les notes, fit remarquer Constance aigre-douce. Vous recevrez tous le compte-rendu.
    - C’est vrai, excuse-moi, Constance... Pendant que j’y pense, tu enverras un exemplaire à Mama, qui ne peut pas venir aux réunions à cause des enfants. C’est sympa d’être venu monsieur Houle...
    Constance interrompit les bavardages.
    - Il est la demie, je vous fais lecture du dernier compte-rendu.
    - Inutile, dit Imogène, on passe directement aux projets.
    - C’est obligatoire, rétorqua Constance, vous devez approuver mon compte-rendu. Ah ! nous n’allons pas commencer à jongler avec les règlements.
    Chacun piqua du nez, résigné. Quand la lecture fut approuvée à l’unanimité, Imogène reprit la parole.
    - Il est urgent de s’organiser dare-dare. Nous allons faire un tour de table des projets que chacun suggère. Puis nous choisirons celui qui répondra aux critères de moindre coût, rapide à réaliser. Allons-y.
    Les nombreux projets culturels qu’Imogène avait déjà évoqués devant Polycarpe, demandaient une logistique, des autorisations diverses et s’avéraient compliqués à mettre sur pied. Basile fit sensation en annonçant qu’il avait pris des contacts avec « Les Tréteaux Ambulants ».
    - Une troupe itinérante. Cette année, ils adaptent des textes de Tchékhov mais leur planning est bouclé. En revanche, l’été prochain, ils sont d’accord pour donner des représentations à Rochebourg. Quand je leur ai parlé de la cour du château, ils ont été emballés.
    - J’ai une idée, moi, dit Calamity. Un concours de pêche dans la Gourmette, puisque nous avons des truites ! J’offre aux gagnants un tour en calèche.
    - Rien à voir avec l’art et l’artisanat, reprocha Constance.
    - Si ça peut renflouer la caisse, pourquoi pas ! dit le comptable.
    - Personnellement je trouve cela génial, dit Imogène.
    - L’avantage, c’est la tranquillité pour les habitants. Je peux imprimer des avis en format A 8 qu’on mettra dans les boîtes aux lettres.- Et des affiches qu’on collera partout dans les environs !
    - Je me charge de la presse locale.
    Basile émit une objection.
    - Si les concurrents apportent leur pique-nique, on ne gagnera pas un picaillon.
    - En organisant une guinguette avec un petit menu bon marché au profit de l’association, suggéra Polycarpe.
    - Qu’en pensez-vous ? demanda Imogène. Pour moi, c’est oui.
    L’idée fut entérinée. Après avoir fixé au vingt  juillet le concours de pêche et décidé de quelques détails pratiques, Constance servit un cidre et des macarons.Polycarpe demanda si la femme énigmatique au cabriolet bleu glacier avait été remarquée par quelqu’un de la petite assemblée.
    - Iseult de Touche ! Elle est passée lentement devant mon bistrot, elle a fait demi-tour sur le parking... J’ai bavardé avec elle.
    Basile focalisa soudain l’attention de tous. Polycarpe l’interrogea :
    - Devrais-je la connaître ? Est-elle de la famille du comte ?
    - C’est sa sœur. Elle a onze ans de moins que lui. Une nana un peu, disons... spéciale.
    Imogène précisa :
    - Pierre est son curateur ou quelque chose comme ça, elle passe la moitié de sa vie en psychothérapie, à Jonques.
    Polycarpe connaissait de réputation cette clinique psychiatrique des environs de Chassac.
    - Vit-elle à Rochebourg, le reste du temps?
    - Sa belle-sœur, Rosemonde, ne peut pas l’encadrer. Pierre lui loue un petit apparte en ville. Vous savez, entre ses crises, elle est comme vous et moi.
    - En ce qui me concerne, je ne l’ai jamais vue déjanter, dit Calamity. C’est une fille assez sympa mais il faut la connaître : elle est hyper émotive. J’ai son cheval en pension chez moi : Mirador.
    Elle ajouta pour Polycarpe, en simulant une affreuse cancanière :
    - C’était la copine d’Ulysse Côme...
    Basile grimaça.
    - Copine ? Elle s’accrochait à lui, plutôt. En tout cas, elle ignorait que le logis avait changé de propriétaire.
    - Si elle est sortie de l’hosto, elle ne va pas tarder à venir monter Mirador... 
    Après la réunion, Évariste Verpré et Calamity, qui habitaient hors du village des propriétés proches l’une de l’autre, repartirent ensemble dans la Cherokee de la jeune femme.
    Basile se pencha à la portière pour donner un baiser à sa petite amie puis, levant la main vers les autres en signe de bonsoir, retourna seul vers le café.
    Alors qu’il escortait Imogène jusqu'à sa boutique, sur le chemin du logis, Polycarpe se renseigna :
    - Est-ce que Basile et Calamity ont fait un choix délibéré de garder leur indépendance ?
    - Je le crois. Leurs activités réciproques rendent difficile la cohabitation. Mais ils paraissent s’en accommoder sans problème. Ils sont jeunes et modernes.
    - D’où tient-elle ce surnom ?
    - Calamity ? Elle est très bonne cavalière, elle porte toujours des chemises à carreaux... Qu’avez-vous pensé de cette réunion, Polycarpe ?
    - Votre enthousiasme est communicatif. Basile m’avait mis en garde contre la tendance autoritaire de Constance Sirre et je m’attendais à pire.
    - C’est vrai qu’elle chipote sans arrêt. Elle est gonflante avec son règlement.
    - Il y a quelque chose, en elle, de... spécial.
    - Exact. Je pense qu’elle se donne beaucoup de mal pour séduire et trouver un partenaire !
    « Spécimen à fuir » pensa Polycarpe qui demanda sur un ton railleur si ne recrutait délibérément que des célibataires.
    - On pourrait le croire, s’exclama Imogène, en émettant un petit rire. Eh bien, non ! Évariste a une famille, Basile fréquente Calamity et, en dépit des apparences, moi, je suis mariée depuis quinze ans. Mais je n’ai pas d’enfant. C’est le regret de ma vie. Et vous ?
    - Ma fille unique est elle-même mère de famille... Elle vit à Londres.Imogène soupira, souleva machinalement ses cheveux de ses doigts écartés, dans un mouvement qui dénotait d’une certaine lassitude, accentuée par une moue désabusée. Polycarpe ne fut pas insensible à la spontanéité gracieuse de son attitude, ni à la courbure de son cou, qu’elle dévoilait sans avoir conscience de la sensualité de son geste. Il refoula immédiatement cette attirance chromosomique.
    - À la vérité, précisa-t-elle, je me suis provisoirement séparée de mon mari en m’installant ici, dans mon arrière-boutique. Anatole - c’est son prénom - a certainement des qualités, mais il est si... comment dirais-je, autoritaire, intransigeant qu’il m’empêche de respirer. Mais... bref. Je ne veux pas vous ennuyer avec ces histoires.
    Du même pas tranquille, ils continuèrent de gravir, en silence, la rue du Château jusqu'à l’échoppe, éclairée d’un lumignon à l’ancienne. Pour quitter la jeune femme sur une note plus guillerette, Polycarpe avoua qu’il avait rencontré Chimène et qu’elle lui avait dit la bonne aventure.
    - Oh ! Je parie qu’elle vous a fait le tirage en croix, sa grande spécialité... Que vous a-t-elle prédit ? Je meurs de curiosité...- Des échanges « fructueux » avec la Tempérance...« Est-ce vous ? » pensa Polycarpe, n’osant formuler sa question, craignant de passer pour un vieux dragueur.- Un nouveau tirage en croix s’impose... pour savoir qui est cette mystérieuse Tempérance !
    Le ton enjoué d’Imogène, un certain regard brillant, le mirent de merveilleuse humeur. Ce qu’il pressentait en elle comme une fêlure créait entre eux une complicité de personnes rescapées :  il avait envie de s’en faire une amie.

    à suivre...

  • Stalker ou le Grand-Sachant

    Stalker a fait paraître la liste de ses nominés ! Il ne manquait plus que ça : il y a donc maintenant sur Haut et Fort un père fouettard, un Grand-Sachant, qui accorde magnanimement son estime aux écrivains qui le méritent et qui transforme ceux qu'il juge insanes, tel un sorcier de Rowling, en petit tas gluant… On craint qu'il se sente un peu seul à ces hauteurs vertigineuses même s'il se met volontairement hors d'atteinte du vulgum pecus en retirant aux blogueurs le droit de commenter ses articles…

    On avait déjà mal digéré son distinguo oiseux entre bons lecteurs et "mauvais lecteurs" : n'y a-t-il pas de l'impudence à auto-promouvoir des textes en annonçant qu'ils ne sont pas destinés aux "mauvais lecteurs"  qu'il définit ainsi : "ceux qui lisent pour s'amuser, pour s'oublier (à tous les sens du termes), celles et ceux qui refusent de sonder les gouffres que révèlent les grandes œuvres, (…) qui n'admettent pas qu'un ouvrage puisse leur apporter autre chose que de la distraction et du rêve, (…) qui ne boivent que de l'eau plate, voire distillée, (…) qui ne savent pas que la littérature est un risque, celui de se perdre…" A contrario, suivez son regard, le bon lecteur est celui qui apprécie ses textes.

    On est navré : la critique n'est pas l'œuvre, de même que toute création n'est pas art.
    Il faudrait avoir une disponibilité encore supérieure à la sienne pour faire une analyse exhaustive de la logorrhée vitupératrice dont il inonde le labyrinthe de sa "Zone". Je ne me priverai pas, à l'occasion et de façon aléatoire, de décortiquer ici la mégalomanie de ses écrits mais  en attendant, j'ai un scoop pour les blogueurs d'Haut et Fort qui auraient éventuellement fréquenté le blog de Stalker sous-titré "dissection du cadavre de la littérature" : le cadavre vit encore !
     Alors qu'il s'apprêtait à trépaner la littérature et à laver ses boyaux pour découvrir les causes suspectes de son décès, la dépouille  a bougé, a ouvert un œil et, menaçant le zonard d'un scalpel, l'a obligé à prendre sa place sur le chariot. Il semble que la littérature, reprenant du poil de la bête, a l'intention de l'enfourner dans le congélateur où sont conservés depuis des décennies les générations successives de contempteurs du roman qu'ils qualifient depuis des siècles de "bourgeois" ou "réactionnaire". La littérature déclare dans un communiqué qu'elle est prête à libérer le zonard à condition qu'il laisse la littérature vaquer librement à ses occupations, raconter des histoires, distraire, faire rêver, amuser ou émouvoir ; qu'il cesse d'avoir pour objectif prioritaire de la dézinguer - vu que ce n'est pas nouveau sous le soleil ! C'est même complètement éculé !
    La littérature que Stalker voit déjà morte, qu'il voudrait bien achever tellement il est énervé de la voir survivre à son érudition critique, c'est celle qui décrit l'humain et ses faiblesses et qui, par delà les siècles, nous permet de comprendre nos congénères et donne du sens à nos existences ; c'est une littérature construite par un écrivain-architecte, bâtie avec les matériaux maîtrisés du langage, où l'auteur ne se laisse pas dominer ses états d'âmes, excluant la polémique – apanage de la critique - pour offrir un miroir à l'homme. Stalker, faute de nous montrer l'œuvre achevée, offre à contempler ses échafaudages.

     

  • Les aventures de Polycarpe - 3ème épisode

    Chaque mercredi et chaque dimanche,
    retrouvez vos héros préférés dans un nouvel épisode de la série policière :
    LES AVENTURES DE POLYCARPE HOULE !

    Résumé des épisodes précédents :

    Polycarpe Houle, veuf inconsolable a changé de vie. Il a déniché dans Rochebourg, un des plus beaux villages de France, un vieux logis délabré qu'il entreprend de retaper et il embauche un jeune gars du pays, Luc Verpré dit Petit-Lu, pour défricher son jardin. Il a déjà fait connaissance avec les "doux dingues" du patelin : le cafetier-instituteur Basile Bot, la nourrice antillaise et artiste-peintre Marie Bulu surnommée Mama Boubou et la marchande de miel, psy à ses heures, Imogène Cordet... Jaco, le fils adoptif de Mama vient de trouver une mystérieuse montre à gousset portant les lettres L et C entrelacées...

    LES AVENTURES DE POLYCARPE

         Chapitre Trois

     
    Les consommateurs de la veille tenaient à nouveau le comptoir quand Polycarpe entra au café. Berouette buvait sa pression quotidienne, perché sur un grand tabouret du bar. Mis en confiance par l’amical bonsoir de la veille, le cantonnier interpella Polycarpe comme une vieille connaissance.
    - A fait plus chaud aujourd’hui, hein ?
    - Sûr ! fit Polycarpe, l’air pénétré.
    - Remarquez, pour les plâtres, c’est mieux, ça sèche plus vite.
    L’homme-hérisson cherchait à nourrir sa curiosité.
    - Aujourd’hui, j’ai fait relâche. Je suis allé en ville...
    - Alors, monsieur Houle ? lança Basile, calé au bar en bras de chemise.
    - Encore une histoire de Jaco.
    Polycarpe s’adressa à Berouette.
    - Est-ce vous qui autorisez ce petit à venir dans votre jardin ?
    - Ben, j’empêche personne de cueillir un bout de persil ou de ciboulette.
    Il prenait tout le monde à témoin :
    - Je suis pas regardant tant qu’on m’esquinte pas mes plates-bandes.
    - Jaco a trouvé quelque chose d’insolite dans votre jardin, dans le tas de branchages : une grosse montre à gousset en or massif.
    -  Une montre en or ! Dans mon jardin ! Ah ben ça ! Ah ben ça ! C’est quoi cette histoire encore...
    Il était comme électrisé.
    Basile lui envoya une bourrade par-dessus le comptoir.
    - Hé, calmos !
    - Un oignon en or aux initiales L C.
    - À tous les coups, c’est Bibi qui va trinquer, qu’on va traiter de voleur, comme la fois que ma pauv’mère s’est fait chourer sa caisse, c’est tout juste si c’était pas moi le coupable, tu te rappelles, Basile ?
    Berouette secouait la tête comme un hochet. Basile relata l’incident dont Chimène avait été victime.
    - Quelqu’un s’est introduit chez elle, un soir, et lui a dérobé le pécule qu’elle planquait dans une boîte de galettes bretonnes.
    Il était déjà venu à la connaissance de Polycarpe - via Basile - que Chimène, avait depuis longtemps reconverti le commerce de ses charmes dans celui des tarots de Marseille, ce qui lui permettait de vivoter.
    - Ça remonte à quand exactement, Berouette,  le cambriolage de Chimène ? demanda Basile.
    - Un an pile à la Toussaint ! Je m’en rappelle, bon sang ! Vu que c’était l’avant-veille du jour que j’ai retrouvé le Léonard Cornu clamsé !
    Basile, qui vérifiait dans le contre-jour l’absence de traces sur le verre qu’il essuyait, ajouta :
    - Forcément, c’est quelqu’un qui connaissait les habitudes de Chimène, mais qui ? On a jamais su. Et puis, pas question de porter plainte, vu que c’était du black.
    Berouette, calmé,  se cramponna de nouveau à sa chope comme si, scellée au bar, elle représentait le seul écueil stable dans ce monde bouleversé.
    - On me dira ce qu’on voudra, moi je dis que c’est depuis ce temps-là qu’elle tourne plus rond, la mère.
    Basile envoya le torchon par-dessus son épaule, aligna le verre dans une rangée sur une étagère et s’arquebouta contre le bar.
    - Au fait, dit-il, vous avez bien dit que la montre était gravée des lettres L et C. C’était justement les initiales de celui qui vivait au logis avant vous.
    Polycarpe se dit que le même cambrioleur aurait pu tout aussi bien s’introduire chez Chimène et chez Léonard Cornu, puisque les faits étaient concomitants… Et Cornu aurait pu faire une attaque !
    - Ce Cornu, il était peut-être cardiaque, suggéra Polycarpe. Quel âge avait-il ?
    - Je dirais dans les soixante-quinze bien tassés... Cardiaque, on sait pas, mais asthmatique, c’est sûr : Ulysse racontait qu’il ne pouvait pas dormir autrement qu’assis, par petits sommes entrecoupés d’insomnies. D’ailleurs, Ulysse empruntait souvent les bouquins que je mets là, sur le vaisselier, pour Cornu.
    - Compte tenu de la faible densité de population et de la théorie des probabilités... commença Polycarpe.
    - Comment qu’il cause ! grommela Berouette, dont la tignasse drue rejoignait les sourcils puis refluait sous l’effet d’une laborieuse contention.
    Polycarpe prit Basile à témoin du désopilant mouvement du cuir chevelu de Berouette et en rajouta :
    - ... Il y a fort à parier que c’est la même personne qui a volé les économies de madame votre mère et la montre à gousset de feu Léonard Cornu.
    - Dites,  chouravée ou pas, elle était dans mon jardin, c’te montre, et si personne la réclame, dans un an et jour, elle sera à moi.
    - Bien dit ! lança Basile. Si ça se trouve, on lui mettra la main au collet à ce cambrioleur, n’est-ce pas, Polycarpe ? Et Chimène récupérera son bien ! Car... Bien mal acquit ne...
    Basile lança un coup d’œil de connivence à Polycarpe.
    - ... profite jamais. Ben, si vous arrivez à le choper… À c’compte-là, on est d’accord.
    Le proverbe et les paroles de Basile avaient calmé le bonhomme. Quand il eût quitté le café en compagnie des autres consommateurs, Polycarpe, indigné, répéta la phrase prononcée par Basile :
    - « Si ça se trouve, on lui mettra la main au collet… » Hé ! Vous permettez ! Moi, j’ai rien dit, rien promis.
    - Je le connais, dit Basile, il est soupe au lait, il s’emballe, en lui disant qu’on va retrouver le voleur, ça le calme illico.
     
    Ils s’assirent, l’un en face de l’autre, à la même table ronde que la veille.
    - Grande nouvelle, annonça Basile de son air toujours mutin, les bras croisés sur la table, en avançant le buste vers Polycarpe. A partir du week-end prochain, je suis en vacance scolaire et je transforme mon café en auberge. Le conseil a accepté mes propositions…
    - C’est-à-dire ?
    - Quelques équipements aux normes pour la cuisine… Il y a trois grandes chambres au premier à rafraîchir. Je vais refaire la salle de bain sur le palier, je me débrouille en plomberie…
    - Avec l’été, vous aurez bien quelques randonneurs égarés, dit Polycarpe, pince-sans-rire.
    - Nous amènerons peut-être des gens ici avec les festivités de l’alipa ! On en parle après-demain. Il y a réunion à vingt et unE heures chez Constance Sirre. Vous viendrez ?
    - J’ai déjà promis à Imogène. Elle a tenté de me soutirer une adhésion, mais avant, je veux assister à quelques réunions.
    Basile semblait oublier l’heure du dîner.
    - Qu’est-ce qu’on mange, ce soir, Basile ?
    - Nous avons un petit sauciflard, des tomates farcies...
    - Et un chèvre garanti parfait, fit Polycarpe, imitant le futur aubergiste. Je me demande qui a cuisiné les tomates.
    - Il commence à bien me connaître, le bougre ! Farcies par my girl friend number one. Quand elle prépare des petits plats chez elle, elle en fait un peu plus, pour moi et en l’occurrence pour nous : elle sait que j’ai un client.
    - Est-elle prête à assurer la cuisine de la future auberge ?
    Basile émit un rire franc.
    - Pas vraiment... Vous savez, je vais m’y mettre, et si ça marche, je prendrais quelqu’un !
    - Vous la cachez bien, votre petite amie.
    - Vous la verrez vendredi !
     
    En rentrant chez lui, Polycarpe pensait à l’occupant du logis dont il venait de découvrir l’existence. Le vieillard n’avait apparemment pas laissé de regrets impérissables. Tout de même, Polycarpe avait méconnu jusqu'à ce jour la personnalité de son prédécesseur, persuadé d’avoir succédé à Ulysse Côme, signataire de l’acte de vente.
    Il comprenait bien qu’en qualité d’étudiant, le jeune homme se soit débarrassé du gouffre financier que représentait la restauration du logis. Et vu l’état de décrépitude avancée de la baraque, il fallait en déduire que le testateur n’avait pas de gros moyens, ni de liquidités à léguer.  Le règlement des droits de succession avait dû mettre Ulysse Côme dans l’urgence de vendre.
    Polycarpe se débarrassait de ses vêtements pour se coucher, lorsqu’il décida d’explorer son grenier sans plus attendre. En caleçon et en tee-shirt, équipé d’une lampe torche, il fouina, recherchant les indices de la vie du dénommé Cornu Léonard.
    Une heure plus tard, il n’en pouvait plus de secouer les vieux bouquins répandus parmi des corbeilles vides, des potiches en terres cuites et autres vieilles godasses, et s’apprêtait à fuir la chaleur poussiéreuse du grenier quand il avisa une caisse emplie de codes de procédures et de revues de jurisprudence qui couvraient grosso modo les années 1948 à 1974. Certaines revues conservaient encore des vestiges de bandeaux à moitié déchirés. Aucuns ne conservaient la mention du destinataire, seulement une adresse : 3, rue de la Résistance prolongée, à Chassac. Indiquaient-ils l’ancien lieu de résidence de Léonard Cornu ?
    A l’occasion, il y ferait un tour.
    Léonard Cornu, homme de loi ? Avocat ? Magistrat ? Si l’homme était décédé à 75 ans, il aurait dû achever sa carrière dans les années 80.
    « Que sont devenues les documentations après 1974 ? Pour quelles raisons l’homme avait-il élu domicile à Rochebourg  dans cette maison délabrée et sans confort ? Etait-il ruiné ? Avec quels moyens pouvait-il héberger Ulysse ? Est-ce Ulysse qui assurait le viatique ? Pourquoi Ulysse s’était-il rapproché subitement de son grand-père ? Avait-il lorgné l’héritage ? »
    Il baladait le faisceau lumineux sous les combles, découvrant un nombre conséquent de cuvettes et de seaux, dont les auréoles successives témoignaient de fuites dans la toiture. Les réparations urgeaient.
    En achetant cet édifice miteux les yeux fermés, sans se soucier de son état, il avait fait preuve d’une compulsion à le posséder qui désavouait sa légendaire prudence. Jamais de sa vie, il n’avait acheté quoi que ce soit sans étudier la question à fond, peser le pour et le contre... La perspective des devis de réfection du toit provoqua une panique inopinée. Il se jugeait soudain avec la plus grande sévérité, intrigué par l’inconséquence de son propre comportement.
    Mortifié, il descendit pesamment au rez-de-chaussée, ramenant un carton à chaussures « doc. Rochebourg » qui traînait là-haut, et mit de l’eau à bouillir pour préparer une tisane.
    Qui connaissait Polycarpe savait qu’il traversait, à cet instant, une très grave crise existentielle : il avait horreur des tisanes. Et pendant que le sachet de verveine teintait l’eau d’un jaune verdâtre, il ouvrit la boîte : parmi des ouvrages d’archéologie se trouvait un fascicule grisâtre en papier vergé, comportant un texte écrit de la main du Père Bellay de Turpin, daté de 1792 et intitulé : « De la fuyte des comtes de Touche à la Révolution. » Il le feuilleta rapidement.
    Imogène n’avait-elle pas évoqué une foire aux livres anciens ? Il en ferait don à l’alipa, et profiterait de l’occasion pour liquider les stocks du grenier.
    En absorbant distraitement une gorgée du breuvage, il faillit s’étrangler, et dut, pour survivre à la verveine, lamper une rasade de cognac.
     
     à suivre...

     

  • Mélancolie

    J'ai peint cette aquarelle il y a une dizaine d'années, sans savoir qu'elle reprenait les critères universels de la mélancolie tels qu'ils sont illustrés dans l'expo dont parle Uhlan dans son blog. Cf : leuhlan.hautetfort.com.

    C'est pour illustrer son article que je diffuse ce tableau ici (l'image ne passe pas dans les commentaires).