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20 février 2017

La mystérieuse affaire de styles

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Litt’ikea ou La mystérieuse affaire de styles (1)

Parmi les best-sellers, nous trouvons des fictions réalisées selon des méthodes conçues pour produire des émotions et l’irrésistible envie de tourner la page.

Je propose de nommer "litt’ikea" cette littérature de genre désormais décomplexée, contraction de "littérature" avec "Ikea" sur le modèle de "Chick lit" (romans pour les poulettes) ou de la "pop lit’" (récits inspirés des people).

La "litt’ikea" désigne ces romans qui ont les caractéristiques des marchandises distribuées par les magasins suédois : appréciés de toutes les strates de la population (du peuple aux élites), au goût du jour, parfois inspirés des styles anciens sans la qualité du savoir-faire artisanal,  faciles à lire et à monter soi-même ("page-turner").

La litt’ikea est sous-tendue par une fine connaissance du cerveau humain et de ses réactions reptiliennes. Nous sommes en effet auto-manipulés par nos propres émotions, nos hormones, nos manques, nos désirs, nos peurs et nos déprimes, et les éditeurs qui promeuvent ce type de littérature ont compris que nous sommes prêts à payer assez cher pour nous immerger dans un récit qui touche nos cordes sensibles, quasi addictes, sans être regardant sur la qualité.

Notre quotient émotionnel prend le pas sur notre éventuelle exigence de style pour satisfaire notre besoin de fiction, nous identifier aux personnages et avancer dans la lecture, en suivant avec délice le labyrinthe du scénario, à l’image du dédale qui relie les expositions tentatrices Ikea.  Par ailleurs, nous gravissons les degrés du suspens, comme nous grimpons une colline, que notre curiosité rend "facile à monter" pour découvrir le paysage qui s’étend au-delà.

Au début du phénomène, la litt’ikea s’est formée sur le tas, de façon pragmatique. Découvrant que certains bouquins, les "page-turner", s’arrachaient comme des petits pains et confortaient leur chiffre d’affaires, le monde de l’édition s’est mis en quête d’auteurs doués pour la produire, comme Ikea fait fabriquer ses meubles par des sous-traitants.

Ces "auteurs sous-traitants" pondent des pavés au dictaphone, qu’ils couchent parfois  eux-mêmes sur le papier mais confient le plus souvent à des rédacteurs-nègres attachés aux maisons d’édition ‒ ce qui les place ces auteurs (et non plus écrivains) dans une tradition orale.

Technologie oblige, pléthore de petits malins jouant aux apprentis éditeurs, misent sur  les talents d’inconnus, comme on parie à la loterie, en espérant qu’un fondu d’écriture assez niais pour se laisser piéger  ponde un best-seller à leur profit. Les sites dits "d’autoédition" ont fleuri, prêts à empocher la mise. Et pour justifier leur rôle d’intermédiaire inutile dans l’autoédition, il jouent la carte de conseils en écriture, encourageant les auteurs en herbe à écrire ce qui "marche", ce qui se "vend le mieux",  à produire de la litt’ikea.

Le site « Envie d’écrire » explique comment écrire un best-seller :

Si vous décidez d’écrire un best-seller, voici quelques éléments sur lesquels vous avez tout intérêt à vous concentrer :
Essayez d’utiliser beaucoup plus de personnages que la normale (environ 30% de plus par roman).
Essayez de vous concentrer davantage sur vos personnages et leurs actions
Essayez d’utiliser plus de dialogues, environ 50% de plus que vous le feriez normalement.
Essayez de vous concentrer sur les thèmes suivants :
– Police et loi (enquêter, fusil, tuer, fusiller, dossier, avocat, témoignage)
– Technologie (téléphone, photo, téléphone portable, SMS, programme, scan, appareil photo, écran…)
– Mots exprimant un conflit (problème, défi)
– Expressions faciales (hochement de tête, froncement de sourcils, soupir, sourire, clignotement)
– Les actions simples (saisir, déchirer, étouffer, sonner, trembler, écraser, tirer, obtenir)
– Des adverbe exprimant une grande certitude (absolument, totalement, surtout)
– Des curiosités : joli, café, douches, porches

Et voilà ce qu’il faut éviter si vous voulez que votre roman soit un best-seller :
Essayez d’éviter d’utiliser des phrases de plus de 11 mots en moyenne.
Essayez d’éviter de trop souligner les mots renvoyant à des choses au lieu des noms propres renvoyant aux personnages.  (oubliez complètement les abstractions).
Essayez également d’éviter d’utiliser des mots autour des conjonctions.
Certains des modèles grammaticaux les plus populaires de la littérature sérieuse impliquent des noms, des adjectifs, des prépositions et des déterminants (comme tous, quelques-uns, ceci).

Essayez également d’éviter notamment les thèmes suivants :
Émotions complexes (honte, pleurs, pitié, abandon)
Nostalgie (enfants, enfance, mères, pères)
Nature (mer, hiver, arbres, désert, branches, montagnes, printemps, nuages)
Imagination (faire semblant, imaginer, rêver)

 

Mais le style littéraire, dans tout ça ?

Ce sera le sujet du deuxième volet de cette chronique : « La mystérieuse affaire de Styles ». J’emprunte à Agatha Christie ce titre qui, en français, donne un véritable jeu de mot, tandis qu’il devrait se traduire littéralement par « La mystérieuse affaire à Styles », Styles étant un lieu.

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Dans ce titre français du premier roman écrit par la reine du crime en 1917 (publié aux Etats-Unis en 1920,  en Angleterre en 1921 et en France en 1932) socle initial de toute sa production littéraire, j’aime le glissement sémantique qui le rend symbolique de son œuvre, évoquant ce qui est impalpable, ardu à définir, mais nécessaire et  indispensable à la pérennité d’une œuvre : son style.

16:24 Écrit par Claudine dans langue, langage, les petits secrets de Polycarpe, littérature, Livre, roman policier | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |  Imprimer | |

19 septembre 2016

"Polycarpe, La Parenté des Hannetons" (vol.7)

Polycarpe n°7, parenté des hannetons, roman policier cosy

Le septième Polycarpe, encore sous presse, va sortir ces jours-ci en format papier ; d'ores et déjà disponible en e-book depuis hier soir sur un site bien connu et… déjà des exemplaires vendus ! Super !

Pour les amis de Polycarpe, quelques indiscrétions…

 L’épigraphe :

Dans la frange impolie du XVIIe siècle,
parmi les bateleurs du Pont-Neuf,
on parlait de la parenté des hannetons,
pour  "des gens qui commettent adultère
ou inceste : gens qui couchent ensemble
et se disent parents"

Claude Duneton
Au plaisir des mots,
Denoël, 2005

Le quatrième de couve :

En réglant le billet de train d’une pauvre femme attifée comme une clocharde, envers laquelle il éprouve une empathie instinctive, Polycarpe est loin de se douter des conséquences de cet acte de générosité. La disparition de la femme du train et la mort prétendument accidentelle de son frère intriguent Polycarpe qui mène sa septième enquête.

Avec Imogène, toujours férue de psychanalyse et qui sait décrypter les « synchronicités » mises en évidence par Jung, révélatrices de non-dit et d’oubli, ils exhumeront les terribles secrets d’une famille unie au-dessus de tout soupçon.

Ce nouveau « psycho polar » polycarpien contient tous les ingrédients du roman policier cosy : l’ambiance, les petites habitudes villageoises, l’humour, le sentiment de vivre aux côtés des personnages comme dans la vraie vie et, pour la plus grande satisfaction du lecteur, le triomphe du Bien sur le Mal.

Je le dédicacerai à POLAR SUR LOIRE le 5 novembre !

 

 

 

 

16:00 Écrit par Claudine dans les petits secrets de Polycarpe, littérature, publications, roman policier | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |  Imprimer | |

17 mai 2015

Les Petits Secrets de "POLYCARPE" (9)

D'Alembert, style, art, écriture

D'Alembert

Dans son livre au titre Nothombien : Le Magnétisme des solstices (Flammarion, 2013), Michel Onfray écrit, à propos du style dans le domaine de l’art :

 « Ainsi le style. Si l’on nous demande d’y réfléchir, le premier mouvement consiste à convoquer quelques formules apprises jadis sur les bancs de l’école. Surgit alors le pavlovien : « le style, c’est l’homme » inspiré de Buffon qui écrit plus exactement, dans son discours de réception à l’Académie française, le 25 août 1753 : "le style est l’homme même " »

Plus loin :

« Parlant de Fontenelle, [D’alembert] écrit dans ses Mélanges littéraires : "Il a eu, comme tous les bons écrivains, le style de sa pensée." Que peut bien signifier avoir le style de sa pensée ?  (…) Le style, en effet, c’est moins l’homme que la façon qu’aura son corps de musiquer son énergie propre. Précisons : les productions intellectuelles ne descendent pas du ciel, elles ne tombent pas toutes faites d’un empyrée où elles se trouveraient en vertu du bon vouloir des dieux qui, sous forme d’inspiration, gratifieraient tel ou tel d’un génie propre. (…) L’inspiration ne tombe pas du ciel, car elle monte d’un corps. »

Parmi les arguments hyper documentés de Michel Onfray développés dans les 38 chapitres de ce bouquin, j’y trouve à boire et à manger.

Je suis d’accord avec cette affirmation que l’inspiration ne tombe pas du ciel, je dirais qu’elle est l’effet du travail, par sérendipité… On travaille, on se remet sans cesse en cause, on recommence, on cherche et on trouve… autre chose que ce qu’on cherchait, mais en mieux… et c’est ce résultat meilleur qu’on est tenté de qualifier d’inspiré alors qu’il n’est que le produit du labeur.

Et contrairement à ce qu’on voudrait bien croire quand on débute, aucun génie n’a pu s’exempter d’apprentissage et de travail acharné.

Là où je ne suis pas d’accord avec Onfray, c’est que cette "inspiration" ne monte pas d’un corps. Certes, elle puise son énergie dans les sensations, ce qu’on voit, entend, touche, etc. Elle vient de l’univers où on vit, mais l’énergie ne fait rien sans l’intervention de la machine qui la transforme, et cette machine c’est le vécu de l’artiste. 

N’en déplaise à Michel Onfray qui conteste Freud, c’est notre inconscient (personnel et collectif) qui transforme ce pénible vécu en art. Et cet inconscient n’est pas le corps, même s’il émane de notre cerveau, il est connecté avec notre environnement présent, passé et anticipé, pour ne pas dire futur. Je suis une fervente adepte de la communication des inconscients. Or donc, l’artiste reçoit et restitue autre chose que des sensations corporelles.  

Le style, qui reflète l’auteur d’une œuvre d’art, c’est un peu le résultat d’un réglage individuel, en fonction de ce qu’il veut exprimer, de ce qu’il peut exprimer, et de ce qu’il arrive à exprimer.

Car tout l’art de l’art, c’est montrer la réalité humaine de sorte que tout le monde s’y retrouve, mais ce n’est pas toujours possible sauf à se brouiller avec les gens (je pense à Tchékhov, dont son livre de nouvelles La dame au petit chien l’a  fâché avec toutes les dames de sa connaissance, et Dieu sait que c’est un chef-d’œuvre intemporel !) Et même dans les cas où il est possible de montrer la réalité, le résultat n’est pas toujours celui qui était prévu.

C’est un sujet sensible, pour moi.

J’accorde en effet beaucoup d’importance à ma "propre authenticité" : je veux écrire au plus près de que j’ai à dire, de ce que je veux évoquer, pour pouvoir me dire dans dix ans que je n’ai nullement honte de ma phrase. J’accorde aussi beaucoup d’importance à la façon dont sera reçu le paragraphe par ceux qui le liront. Je ne veux pas que le lecteur bâille d’ennui, ni me montrer pédante ou me la « jouer » grande écrivaine…

Je jongle sans cesse entre ces deux pôles : authenticité et communicabilité.

Je donne parfois en exemple le deuxième paragraphe de mon dernier Polycarpe aux personnes qui se renseignent sur les techniques d’écriture.

Ce paragraphe, je l’ai réécrit au moins une trentaine de fois, si ce n’est plus.

Je me suis demandé pourquoi cette affaire de style était si importante pour moi. D’ailleurs, les lecteurs passent ce paragraphe sans se rendre compte de quoi que ce soit, et pourtant…

J’ai voulu rendre les perspectives, indiquer le moment de la journée sans donner l’heure, insister sur le contraste dedans/dehors, évoquer la limpidité silencieuse du crépuscule tombant sur la campagne par opposition au charivari de la salle ; Je voulais le son (les criaillements des martinets), la couleur (le coucher de soleil cuivré). Et je voulais que les encadrements de fenêtres forment comme des encadrements de miniatures montrant un paysage de collines avec un chemin s’amenuisant vers le lointain… Or, quand j’arrivais à tout insérer dans mon paragraphe qui faisait une demi-page, j’imaginais le lecteur, abordant un roman dit « policier », pressé d’entrer dans l’action, se moquant comme de l’an quarante de la vue campagnarde miniaturisé dans les ors et les verts pâles du crépuscule… et je biffais. Je poursuivais l’écriture de mon roman… pour revenir le lendemain à la première page, réécrire, rebiffer… et cela jusqu’au paragraphe définitif, où j’ai opté finalement pour une description la plus évocatrice possible dans une sobriété de mots :

Les fenêtres grandes ouvertes encadraient des perspectives champêtres cuivrées par le soleil déclinant. Une escouade de martinets, excités par l’affluence exceptionnelle, passait et repassait devant les embrasures.

 

 

19:49 Écrit par Claudine dans les petits secrets de Polycarpe, littérature, roman policier, sens des mots | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |  Imprimer | |

20 février 2015

Les Petits Secrets de "POLYCARPE" (8)

"C’est un peu l’amanite que je mélange à la fricassée de cèpes pour que le poison passe inaperçu" secret, écriture, Polycarpe, Tintin, Hergé,

Imaginez un gros poêle à bois, vous enfournez régulièrement des bûches qui s’enflamment au contact des braises, dans un foyer brûlant comme l’enfer, afin qu’il diffuse une bonne chaleur confortable. Eh bien, c’est ça, pour moi, écrire… Les colères qui brûlent en moi alimentent une œuvre paisible pour procurer un bon moment de lecture ‒ du moins est-ce l’objectif.  

Ce qu’on ne soupçonne peut-être pas à la lecture des Polycarpe, c’est cette révolte, parfois la rage que les comportements injustes, indignes, les petits arrangements, les gros mensonges et la violence provoquent en moi et ont provoqué dans ma vie.

Derrière chaque volume il y a cette motivation colérique bien particulière, qui aiguillonne l’intrigue, mot après mot, page après page.
Ainsi, dans Le Vieux Logis, j’ai créé mon petit cénacle d’amis intelligents et anticonformistes, tant j’étais révoltée par la stupidité.
Le Pigeon noir dénonce les secrets de famille qui nous étouffent.
Le Nègre en chemise accuse l’imposture littéraire dont je ne suis pas la seule victime collatérale.
Le Nombre d’or met en scène des adultes irresponsables et coupables.
Le Crime de River House tisse le roman autour de la privation d’amour et de la cupidité, thème loin d’être épuisé et qui sous-tend également Cœur de Bœuf.
Dans le septième Polycarpe, les familles incestuelles seront sur le gril…

Évidemment, je brouille les pistes, j’inclus ces thèmes parmi d’autres dans mes récits, j’ai l’air de les utiliser pour faire diversion, alors qu’ils en constituent le socle.

C’est un peu l’amanite que je mélange à la fricassée de cèpes pour que le poison passe inaperçu… L’atmosphère cool des Polycarpe, c’est exactement l’antidote dont j’ai besoin pour contrecarrer le poison de mes colères, c’est pourquoi ne comptez pas sur moi pour écrire des romans vraiment noirs ou des polars saignants.

10:16 Écrit par Claudine dans les petits secrets de Polycarpe, littérature, Livre, roman policier | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook | |  Imprimer | |

28 janvier 2015

Les Petits Secrets de "POLYCARPE" (extrait)

Un court extrait du prochain Polycarpe...
Pour comprendre l'infidélité d'Imogène dans "Coeur de Boeuf"

Darwin, Polycarpe, sélection sexuelle, roman

"Jamais, il n’aurait cru qu’Imogène ‒ fine mouche, caustique et cultivée ‒ fût susceptible de céder aux avances d’un Manant commercialisant des steaks d’autruches surgelés et de la laine de lamas. Ce type à la chevelure de Viking était du genre super-mâle musculeux, un concentré de testostérone, sans une once d’humour et considérant comme des sous-hommes les intellos tels que Polycarpe qui ont réussi grâce à leur haut niveau d’études, par empathie un peu poires, et n’exhibant pas leurs atouts.
Depuis la prépa vétérinaire, Polycarpe connaissait son Darwin jusqu’au bout des ongles et partageait avec le grand naturaliste anglais la théorie de la « queue du paon » ou celle des « bois du cerf », selon lesquelles ces ornements encombrants jouaient un rôle crucial dans la sélection sexuelle. Or Manant, à l’instar de ces grands mâles, obstruait les routes de campagne avec son énorme tracteur et, perché dans sa cabine, trônait comme un maharadja sur son éléphant. Sans doute Imogène avait-elle, sans le savoir, réagi comme une paonne ou une biche ? Dans le cas de la marchande de miel, le regret de n’avoir pas eu d’enfant avait sûrement constitué un motif supplémentaire de succomber aux charmes de ce veuf, père de quatre rejetons.

23:59 Écrit par Claudine dans les petits secrets de Polycarpe, littérature, roman policier, Science | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |  Imprimer | |

29 décembre 2014

Les Petits Secrets de Polycarpe (6)

Maupassant, théorie de la littérature, polycarpe

Le roman ne se définit pas seulement par la narration d’une histoire survenant à des personnages, en 350.000 signes sur une période et dans un lieu géographie donnés, y compris des retours en arrière ou des anticipations. Ça, c’est la performance au premier degré, ce que j’appellerais l’axe horizontal du récit ou l‘abscisse. Car, cette narration est arrimée à une autre dimension,  l’axe vertical ou l’ordonnée, qui n’est pas exprimée, pas toujours perçue, mais qui lui demeure pourtant indissociable : il s’agit de l’implicite, du non-dit, des sous-entendus, du « sous-texte ».

L’axe vertical a la même fonction que la quille d’un bateau, maintenant sa trajectoire, l’empêchant de dériver sous la force des vents et le propulsant par sa résistance à l’océan. Chaque étape du roman, chaque phrase, dialogue, métaphore, description, ainsi que chaque personnage et le type humain qu’il représente, renvoient à une signification objective non exprimée qui relie l’écrivain à ses lecteurs, leurs inconscients étant reliés (voir la théorie de « l’inconscient collectif » de Jung).

C’est cet axe vertical  qui confère au récit sa profondeur, sa portée universelle sans en être appesanti car le récit se déroule en surface, linéairement,  sur un ton assez léger, quand bien même se produisent des catastrophes puisqu’elles finissent toujours par être surmontées, oubliées par ceux qui n’en sont pas directement affectés.

     Cette théorie de l’architecture en croix que je me suis forgée en écrivant, j’ai le plaisir de la retrouver chez Guy de Maupassant qui l’exprimait, à sa façon, dans la préface de « Pierre et Jean », intitulée « le Roman » :

[…] la psychologie doit être cachée dans le livre comme elle est cachée en réalité sous les faits dans l'existence.

       Le roman conçu de cette manière y gagne de l'intérêt, du mouvement dans le récit, de la couleur, de la vie remuante.

     Donc, au lieu d'expliquer longuement l'état d'esprit d'un personnage, les écrivains objectifs cherchent l'action ou le geste que cet état d'âme doit faire accomplir fatalement à cet homme dans une situation déterminée. Et ils le font se conduire de telle manière, d'un bout à l'autre du volume, que tous ses actes, tous ses mouvements, soient le reflet de sa nature intime, de toutes ses pensées, de toutes ses volontés ou de toutes ses hésitations. Ils cachent donc la psychologie au lieu de l'étaler, ils en font la carcasse de l'œuvre, comme l'ossature invisible est la carcasse du corps humain. Le peintre qui fait notre portrait ne montre pas notre squelette.

 Il me semble aussi que le roman exécuté de cette façon y gagne en sincérité. Il est d'abord plus vraisemblable, car les gens que nous voyons agir autour de nous ne nous racontent point les mobiles auxquels ils obéissent.

Il faut ensuite tenir compte de ce que, si, à force d'observer les hommes, nous pouvons déterminer leur nature assez exactement pour prévoir leur manière d'être dans presque toutes les circonstances, si nous pouvons dire avec précision: "Tel homme de tel tempérament, dans tel cas, fera ceci", il ne s'ensuit point que nous puissions déterminer, une à une, toutes les secrètes évolutions de sa pensée qui n'est pas la nôtre, toutes les mystérieuses sollicitations de ses instincts qui ne sont pas pareils aux nôtres, toutes les incitations confuses de sa nature dont les organes, les nerfs, le sang, la chair, sont différents des nôtres.

     Efforçons nous d'être des stylistes excellents plutôt que des collectionneurs de termes rares.

     Il est, en effet, plus difficile de manier la phrase à son gré, de lui faire tout dire, même ce qu'elle n'exprime pas, de l'emplir de sous-entendus, d'intentions secrètes et non formulées,que d'inventer des expressions nouvelles ou de rechercher, au fond de vieux livres inconnus, toutes celles dont nous avons perdu l'usage et la signification, et qui sont pour nous comme des verbes morts […]

La Guillette, Etretat, septembre 1887.

     Maupassant insiste sur l’importance de ne pas étaler les mécanismes psychologiques qui sous-tendent les faits et gestes des personnages mais de les suggérer au travers de leurs comportements, or j’avais la même détermination en abordant mes « Polycarpe » : faire découvrir la psychologie de mes personnages indirectement grâce à leurs paroles, leurs gestuelles, leurs expressions, sans entrer dans les arcanes de leur pensées. Je voulais que les lecteurs fassent connaissance avec les personnages comme dans la vie, par déduction des apparences. Je m’étais lancé ce défi, persuadée qu’il y aurait une sorte de petit suspens à deviner à qui on avait vraiment à faire… et j’estimai que c’était une attitude « sport » de la part de l’auteur de ne pas étaler sa connaissance préalable des personnages, de laisser les invités (mes lecteurs) faire connaissance de mes nouvelles relations…

J’avoue que c’est un défi difficile à tenir sur la longueur d’une série, car il y a bien des moments dans le récit où l’auteur doit donner du grain à moudre au lecteur. N’empêche, le récit se structure et se solidifie sur les fondations psy des personnages.

     Bien des romans contemporains n’ont pas de quille et dérivent quelques temps sur les flots factices et étincelants de la célébrité pour disparaître à l’horizon… vaisseau fantôme avec personne à bord pour l’éternité. Mais ça ne m’intéresse pas de les citer : ils ont suffisamment bouché l’horizon comme ça.

Dans ma prochaine note, je donnerai quelques pistes pour détecter l’implicite et le non-dit qui constituent ma véritable raison d’écrire et sous-tendent l’écriture des « Polycarpe ». Rien de spectaculaire, rien de philosophique, pas de crises d’ego,  pas de révélations, mais des choses de la vie, émotionnelles, affectives, que nous avons forcément en commun, les lecteurs et moi-même, sur lesquelles se bâtissent mes romans...

21 février 2012

Du Poulpe à Polycarpe Houle... via le Polikarpov... Oulp !

 

Poulpe, Polycarpe, Polkarpov, nombre d'or, Rémi Schulz

Quelqu’un me croira-t-il si j’affirme que je viens seulement de réaliser que le Polkarpov est un avion mythique du nom de son constructeur (1933) et que c’est l’avion que Gabriel Lecouvreur, dit « Le Poulpe » fantasme plus qu’il ne le retape ?

« Polikarpov, petit et ventru avion à hélice qu'il avait vu dans toutes ces bandes d'actualité sur la Guerre d'Espagne, l'avion des républicains, que Malraux avait peut-être flatté de la main, et dont Durruti avait dû espérer plusieurs fois entendre le bruit caractéristique du moteur. Car ce petit zinc, maniable, costaud, faisait un tel potin que les républicains l'appelaient "la mosca" et que ces enfoirés de fascistes nommaient "la rata". » J.B. Pouy, Le poulpe n°1.

Ceux qui me lisent n’auront aucun mal à me croire si j’affirme que j’ai écrit un Poulpe (Un petit lapsus très suspect n°228/141) sans m’intéresser aux avions et qu’au cours de mes lectures, j’avais zappé l’attirance virile des héros de papier pour les avions ?

De fait, j’ignorais qu’un avion portait ce nom.

Par conséquent, je n’ai nullement pensé à ce Polikarpov de légende quand j’ai cherché un nom à mon personnage de série : Polycarpe Houle... J’ai même trouvé drôle, sans plus, qu’un bar de Marseille porte cette enseigne !

Et pourtant, sans le Poulpe, pas de Polycarpe puisque c’est une déferlante de coïncidences qui m’a conduite à écrire ma série de Polycarpe. Ce que j’écrirai dans le détail un jour...

Hasards, coïncidences ou réminiscences ?

Bizarrement, c’est aujourd’hui que ça se produit... parce que les recherches de Rémi Schulz  (http://remi.schulz.perso.neuf.fr/813/baleine.htm) sur le nombre d’or m’ont fait découvrir une cascade de coïncidences/hasards concernant mon Poulpe... et mes Polycarpe.

C’est fou, la vie, non ?