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  • Les aventures de Polycarpe -24ème épisode


    LE VIEUX LOGIS
     
    CHAPITRE XXIV
     
    Terminus ! Tout le monde descend !
    Ici s'achève le premier volume de la série des Polycarpe
    Sur une petite fiesta amicale…
     
     

    Plus tard, chez Basile, Polycarpe s’étonna des aveux inattendus de Chimène. Mais celui-ci brandit une feuille de carnet déchirée, recouverte d’une grande écriture hérissée, tracée au crayon de bois, qu’il tenait de Berouette.

    - Après avoir découvert ce mot laissé par sa mère avant son départ en fourgon, Berouette voulait se pendre haut et court ! Je suis arrivé à temps !

    Il lut :

     
     Berouette, je me rends. Fais pas d’histoires. T’as qu’à noyer les chats. Apporte-moi des bonbons menthe réglisse la pie qui chante quand tu viendras me voir. Ça sera sûrement pas pire que l’hospice. Et je vais enfin vivre aux frais de la princesse. D’ailleurs, j’en ai marre de me cailler dans les troglos. Ta mère.
     

    L’incarcération de Chimène et l’aveu de son forfait, constituaient un événement à l’échelle du canton et resserrait, du moins momentanément, les liens entre les habitants de la commune qui s’interpellaient, discutaient beaucoup.

    Il n’était pas rare d’entendre ronfler les tracteurs, aux remorques chargées de paille, arrêtés au point mort en pleine rue, le temps pour leurs propriétaires d’écluser des petits gorgeons en bavardant avec les riverains.

    Quelques chaises avaient fait leur apparition sur les trottoirs, dans l’ombre des maisons, propice aux causettes. Si bien que des randonneurs fourvoyés par mégarde à Rochebourg, appréciant cette exceptionnelle convivialité, réservaient un « buffet campagnard » chez Basile pour y amener leurs amis. Lesquels découvraient avec ravissement la boutique d’Imogène, qui vendait maintenant, en sus du miel et du pain d’épices, des bouquets de fleurs séchées et les ouvrages au point de croix de Pélagie Ducoin.

     

    Le vendredi qui précéda l’inauguration de sa cuisine, Polycarpe, en pyjama, ses demi-lunes sur le nez, était en train de faire le mot croisé du Nouvel Echo, en buvant son café matinal lorsqu’il reçut la visite à l’improviste de Flora. Regorgeant d’énergie, dans un accoutrement vaguement sportif, encombrée de chiffons et de produits de nettoyage, elle se planta au milieu de la pièce, eut un regard circulaire appréciant les transformations :

    - Très réussi. Où planquez-vous votre escabeau ?

    - Flora ! Quelle mouche vous pique ?

    - Nous sommes le 3 août ! annonça-t-elle, comme si Polycarpe avait perdu toute notion temporelle.

    - Et alors ?

    - Je suis révulsée par vos carreaux chaque fois que je passe devant chez vous ! Vous n’allez pas recevoir vos amis et votre famille dans cette porcherie !

    - Holà ! Minute papillon ! Je petit-déjeune. Un café ?

    - Tout à l’heure, à la mi-temps !

    Elle se mit à astiquer les vitres. Dans l’impossibilité de traînasser plus longtemps, il alla se vêtir décemment et  entreprit de laver mollement le sol à grands coups de serpillière.

    C’est à la mi-temps décrétée par Flora, alors qu’ils étaient assis devant une tasse de café, que Lily appela depuis la gare, avant de prendre l’Eurostar. Elle et Witson avaient prévu de faire étape à mi-chemin chez des amis et d’arriver le lendemain, pile pour la réception.

    Il passa le reste de la journée sur un petit nuage, dans la perspective de revoir Lily. Et put enfin s’offrir une grasse matinée, le lendemain, sans aucun risque d’être dérangé par une Flora en mal de nettoyage.

     

    Vers quatorze heures, le jour J, Calamity descendit de Bourrache, sa jument pie, et accrocha la longe à l’anneau séculaire du logis.

    - Je viens proposer mon aide et prendre les instructions ! lança-t-elle en entrant. Oh !... Je vous dérange ! Est-ce que vous méditez ?

    Polycarpe oscillait d’avant en arrière en se tenant la cheville, assis par terre. Il tourna la tête vers la jeune femme et lui décocha une œillade pitoyable.

    - Je viens de me tordre la cheville, en ratant la marche du jardin.

    - Montrez-moi... Elle enfle à vue d’œil !

    Il se mit laborieusement debout et sautilla à cloche-pied vers une des chaises qui entouraient la grande table, en ruminant dans sa barbe.

    - Je vais annuler ma réception, soupira-t-il, en paraissant souffrir le martyr.

    - Ah, non ! Impossible ! se récria Calamity. Je vais chercher de quoi vous soigner. Pendant ce temps, établissez la liste des choses dont vous avez besoin. Nous viendrons vous donner un coup de main, Imogène et moi. Vous vous contenterez de nous donner des ordres. À tout de suite !

    Polycarpe se souvint de la canne qu’il avait aperçue dans le débarras. Il alla la chercher en sautillant puis claudiqua à la recherche d’un papier et nota ce qui lui manquait pour recevoir une quinzaine de personnes. La veille, il avait déjà fait provisions de boissons, d’amuse-gueule, de gobelets, d’assiettes en plastique et de nappes en papier, mais il n’avait aucun produits frais. Il joignit deux billets de banque à la liste.

    Vingt minutes plus tard, Calamity arrêtait sa Cherokee devant la porte et brandissait une petite cassette métallique comportant une croix rouge. Avec une dextérité d’infirmière, elle massa la cheville, la banda en épi et consigna le handicapé auprès d’une fenêtre, dans son fauteuil, les jambes reposant sur un guéridon.

    - Installé de la sorte, votre canne à la main, vous en imposez ! dit-elle.

    Elle avait un irrésistible sourire et il fondit sous son regard d’améthyste.

    - Je serai de retour vers seize heures, d’ici là : interdiction de bouger. Tenez, ajouta-t-elle, en lui collant dans les mains la télécommande.

    Polycarpe attendit le départ de cette belle fille pleine de vitalité, si amicale, pour asséner un poing rageur sur le bras du fauteuil. Désœuvré, il visionna sans passion la grande migration des gnous dans le sud africain.

    Se rappelant qu’il devait appeler le curé de Soutrain, il boitilla à la recherche de l’annuaire et composa le numéro du presbytère. Un voix, légèrement nasillarde répondit immédiatement :

    - Démosthène à l’appareil. Que puis-je pour vous ?

    Polycarpe se présenta et tenta de résumer son histoire à l’essentiel avant de poser la question cruciale :

    - Quelle était l’origine des documents découvert dans les galeries ?

    - Il s’agissait de deux lettres. Plutôt récentes, datées des années quatre-vingt, je crois… Voulez-vous confirmation ? Des courriers administratifs apparemment sans intérêt particulier…excepté sans doute pour la personne qui les a cachés ! Je les conserve ici, dans le placard de la sacristie, par acquit de conscience… À l’occasion, passez les examiner !

    - Je suis actuellement handicapé par une entorse, précisa Polycarpe.

    - Quand vous irez mieux, alors… Je vous ai aperçu devant chez vous l’autre jour, monsieur Houle.

    - La prochaine fois, n’hésitez pas, présentez-vous, je vous accueillerai. Mais ne vous faites pas d’illusions : je suis une ouaille définitivement égarée…

    - Ça ! J’ai l’habitude, fit-il, avec un fatalisme enjoué.

     

    Calamity fit son retour en milieu d’après-midi en compagnie d’Imogène. Il observa leur dextérité à garnir des plats, les recouvrir et les entasser dans le frigo, à disposer le matériel sur les nappes en papier, organisant la réception en deux temps, trois mouvements. Elles se moquaient de son air taciturne qui, soudain, s’effaça lorsque, vers dix-huit heures,  Lily s’encadra dans l’entrée, dans une pose de toréador, une jambe en avant, un bras en l’air.

    - Papycarpou ! C’est nous !

    Et elle accompagna son exclamation d’un sonore pas de claquettes.

    - Voici ma fille ! annonça-t-il, en riant de ses extravagances. Lily, je te présente mes amies !

    Lily cingla vers elles, en faisant valser une large jupe à pois tout en dénouant un foulard qu’elle fit claquer. Puis elle se figea,  tourna sur elle-même en admirant la grande pièce d’un œil plissé par une ironie génétique avant de conclure :

    - C’est magnifique ! 

    Elle picora gaiement les joues des deux femmes, puis fonça ensuite, avec une expression de tendre commisération, vers son vieux papa immobilisé :

    - Qu’est-ce que c’est que cette canne ! Et ce bandage ! Ne me dis pas que tu as fait une chute !

    - Hélas, si.

    Elle lui tapota la main et s’assit sur le repose-pied avec un soupir de théâtre, trahissant une compassion superficielle si drôle qu’il en riait tandis que Zorba et Jacobine entraient en se bourrant de coups.

    - Les enfants ! gronda Lily. Ils sont déchaînés. Venez embrasser votre grand-père.

    Ils se frottèrent les joues en grimaçant.

    - Tu piques, Papycarpou.

    - C’est quoi, cette barbe ! s’étonna subitement Lily. Ça ne te rajeunit pas ! N’est-ce pas Witson ?

    Witson passait la porte en tenant le petit sac à main de Lily comme un filet à provisions. Polycarpe pensa que son gendre ressemblait de plus en plus à une otarie : il en avait la mollesse, l’ampleur et le côté inoffensif. Mais Polycarpe ne sous-estimait pas sa remarquable intelligence.

    - J’ai garé la voiture devant le pub, dit-il, en offrant sa main au blessé. Un problème, Papycarpou ?

    - Rien de grave. Salut Witson.

    - On peut visiter ? demanda Lily, depuis le hall.

    Tandis que Lily et les enfants galopaient de pièce en pièce, Witson s’intéressa aux travaux réalisés, friand de détails techniques, en décapsulant sa première bière. Polycarpe se sentait en harmonie avec son gendre.

    Une heure plus tard, Gix fit une énigmatique entrée, en éclaireur, laissant le reste de la troupe des invités massée à l’entrée. Il s’assura que Polycarpe, en patriarche, trônait, entouré de sa descendance, avant de faire entrer la famille Boubou, Basile et Calamity, Pierre et Rosemonde de Touche, Évariste sans sa Félicité, Petit Lu et sa Maryline, les Sarrasin, Imogène, Flora et Jésus. Puis  il aida Mama à poser délicatement sur le sol une grande et mystérieuse chose enveloppée d’un tissu.

    - Un. Deux. Trois ! Cadeau ! scandèrent-ils avec un bel ensemble.

    Mama dévoila son œuvre. Tous s’exclamèrent de surprise et Polycarpe béa d’admiration.

    Le tableau représentait une salle médiévale éclairée depuis le fond par une fenêtre aux larges rebords qui déversait un flot de lumière sur une jeune femme, évanouie sur un carrelage à damiers, dans un bouillonnement de jupons blancs dévoilant le haut de ses bas.

    - Ma vision ! Version érotique ! jubila-t-il. Il est vraiment magnifique. Merci à tous et portons un toast à Mama ! Je suis très touché…

    - Allons dans le jardin boire un verre, lança Lily.

    En s’approchant de Papycarpou, clopinant vers le jardin, elle le questionna avec sévérité, comme s’il passait son temps à faire de séniles excentricités :

    - Tu as des visions, maintenant ?

    - Il se passe ici des choses fantastiques, dit-il à sa fille en lui décochant un sourire sibyllin, captant Marie Bulu au passage pour une affectueuse  et reconnaissante accolade.

    - Mama, c’est somptueux !

     

    Witson et Gix transportèrent le fauteuil de l’éclopé sous le cerisier. De son poste d’observation, Polycarpe put détailler la jolie vendeuse du 7 sur 7 de Bux qu’Évariste, en éventuel beau-père, essayait de sonder. Il vit que Witson, passionné de mécanique et de vieilles voitures, avait découvert en Petit Lu, son interlocuteur de la soirée, que Lucie Sarrasin papotait vivement tricot avec Flora en grignotant près du buffet. Calamity, Lily et Mama riaient facilement tandis qu’elles tartinaient des petits sandwichs. Les jeunes enfants Boubou et les petits Witson semblaient se démultiplier, apparaissant et disparaissant, dans une sarabande effrénée. Gix discutait avec Sarrasin et Pierre de Touche des imposteurs infiltrés dans les ONG, tandis que Basile veillait à maintenir un bon niveau de vin dans les verres, escorté de Rosemonde qui présentait des croquembouches avec d’ondulantes attitudes.

    Polycarpe se demandait combien de temps Imogène allait naviguer de groupes en groupes, avec cette fébrilité suspecte, avant de venir près de lui. Elle s’approcha enfin, lui apportant une assiette de petits canapés et un verre de pétillant.

    - Qu’avez-vous, Imogène ? demanda-t-il. Je vous trouve bizarre.

    - J’ai remarqué quelque chose, en allant dans votre salle de bain.

    Polycarpe piqua sa canne dans l’herbe, avec contrariété. Il y avait un joli foutoir de vêtements sales et bouchonnés.

    - Que faisiez-vous dans ma salle de bain ?

    - Une retouche de maquillage.

    - Ah ! dit-il, en examinant son visage, sans voir de différence.

    - J’ai remis du rouge, précisa-t-elle.

    - Mais bien sûr ! s’adoucit-il.

    En la découvrant soudain lumineuse, il lui sourit :

    - Et que s’est-il passé ?

    - Dans la grande chambre, Jésus et Muguette… Ils font l’amour.

    - C’est trop mignon ! s’exclama-t-il, soudain joyeux. Voyez-vous, Imogène, parfois, je regrette cet âge-là. Pas vous ?

    - Eh ! bien... Auriez-vous forcé sur la sangria, Poly ?

     
                                                                                   FIN
  • Les aventures de Polycarpe - 23ème épisode

    LE VIEUX LOGIS

    CHAPITRE XXIII

    L'avant-dernier chapitre et la vérité éclate !

    Deux surprises l’attendaient quand il rentra au logis. Les meubles de cuisine n’étaient pas posés. Mais il n’eut pas le loisir de s’appesantir sur le problème : Imogène sanglotait, la tête enfouie dans ses bras, effondrée sur la table.

    - Imogène ! Que s’est-il passé ?

    Polycarpe se précipita et lui saisit l’épaule. Elle releva son visage tuméfié avec l’intention de parler mais les sanglots affluèrent.

    - Avez-vous mal quelque part ?

    Elle fit non puis oui de la tête.

    - Il y a eu un problème avec Tradimod, s’inquiéta Polycarpe.

    Elle fit oui puis non de la tête.

    Il rapprocha une chaise et souleva le menton de la pleureuse.

    - Allons ! Expliquez-vous. Pourquoi ce gros chagrin ?

    - C’est Anatole, hoqueta Imogène.

    Était-elle informée des fredaines du bouilleur de cru ? Embarrassé, Polycarpe se mit en quête de la boîte de Kleenex d’un air affairé et la posa devant son amie.

    - Qu’y a-t-il avec Anatole ? Vous a-t-il fait une scène à cause de la boutique fermée ? Est-il venu ici ?

    Elle aspira un « Voui » et raconta d’une voix flageolante qu’Anatole avait découvert le carton « Fermé pour congés » sur la porte de la boutique. Interloqué par cette initiative hardie, il avait révolutionné le voisinage pour la retrouver et, pour finir, avait débarqué au logis. En la découvrant au milieu du chantier, il avait piqué un coup de sang.

    - Et puis, ajouta-t-elle, bonjour la discrétion, il gueulait comme un âne : tout le pays en a profité ! Je n’ai pas pu en placer une. Si les gens avaient des doutes, ils savent maintenant que je suis dépensière, frivole, fumiste, idiote, une « pauvre fille », une « connasse »… et j’en passe.

    - Une bonne explication, c’est ce que vous vouliez, non ?

    - Une discussion, pas une engueulade !

    Le malotru avait retourné la situation : c’était maintenant elle la coupable.

    - Voulez-vous boire quelque chose ?

    Il se dirigea machinalement vers l’ancien emplacement du frigo.

    - Ils l’ont déplacé contre le mur d’en face, dit-elle, avec un petit rire misérable.

    - C’est mieux, dit-il, quand vous riez.

    Il décapsula deux panachés et repéra deux chopes parmi la vaisselle en vrac sur la table. Assoiffé depuis des heures, il but d’un trait. Elle avait cessé de pleurer et glissait ses doigts dans ses cheveux en les rassemblant derrière sa tête. Soudain, l’air résolu, elle résuma son infortune :

    - Anatole m’a dit qu’il y avait une autre femme dans sa vie, qu’avec elle, c’était un vrai sentiment. Et patati et patata. C’est la perle rare. Il veut divorcer.

    - Et l’exploitation, les vignes, les ruches ?

    - Pff ! Il laisse tout en plan, sauf les ruches. Il a trouvé un emploi de maître de chai à la coopérative.

    - Eh, bien ! Voilà une affaire rondement menée ! Votre plan de secours n°2, réacteurs à fond avec survol acrobatique, a bel et bien foiré, Imogène !

    - Je me demande bien qui c’est, cette pouffiasse.

    - S’il a trouvé une chaussure à son pied d’égocentrique goujat barbu, plaignez plutôt la nouvelle chaussure.

    Elle lui jeta un œil en coin.

    Il ne voulait pas s’apitoyer. L’amour-propre d’Imogène était probablement plus froissé que ses tièdes sentiments. Polycarpe en aurait mis sa main au feu : Imogène ne succomberait pas au désespoir.

    Et puis, il redoutait les épanchements. Il se rappelait trop bien une certaine réflexion : « Il y a une part d’égoïsme à trouver une oreille attentive » et s’était juré de n’être plus jamais se prêter aux confidences.

    - Ne précipitez rien. Vous allez rouvrir votre boutique, continuer comme par le passé à vendre le miel d’Anatole et quand il sera parti roucouler ailleurs, vous réintégrerez votre belle maison. Pour le reste, vous aviserez le moment venu.

    Le ton détaché, voire subtilement sec, d’un Polycarpe déterminé à ne pas finir oreille complaisante, décida Imogène à se lever de sa chaise et à se diriger vers la porte. Elle avait l’élégance de ne pas insister : il en fut tout attendri et dut se frotter le nez pour masquer d’intempestives dilatations de narines.

    - À bientôt, Poly, dit-elle d’une voix encore enchifrenée par les débordements lacrymaux. Ah, au fait, vos ouvriers seront là demain matin à huit heures trente. Ils ont passé la journée à refaire l’installation électrique. Elle n’était pas aux normes. Vous allez les entendre râler, je vous préviens : vos murs ne sont pas rectilignes et votre sol n’est pas horizontal !

    Après le départ d’Imogène, il alla s’effondrer dans son fauteuil-paon, dehors,  épuisé après cette journée mouvementée.  Il était dix-huit heures et la chaleur ne mollissait pas. Il se captiva pour le ballet d’un merle peu farouche qui sautait autour de lui comme mû par un petit ressort et son regard tomba sur une revue, abandonnée par Imogène, à la page d’un test qui portait en bandeau une question fondamentale : « Êtes-vous nymphomane ? ». Il ramassa le journal et se mit en quête de ses lunettes loupes, appâté par le titre, pour lire les petits caractères.

    À la question : « De quelle héroïne de roman vous sentez-vous la plus proche ? Madame Bovary ? Mrs Dalloway ? Ou Léa ? » Imogène avait coché Mrs Dalloway. Cette réponse woolfienne lui convenait, révélant le côté à la fois original et racé de sa personnalité. Sa curiosité attisée, il passa à la deuxième question : « Qu’est-ce qui vous fascine d’abord chez un homme : sa beauté  ou son intelligence ? »  Elle avait fait une croix devant « sa beauté » ! Il envoya promener le journal avec mépris.

    Il se sentait poisseux et ses vêtements lui collaient à la peau. Il monta prendre une douche, en profita pour rafraîchir ses piteuses bouclettes à coups de ciseaux, étonné du vague look de baroudeur que lui conférait sa barbe qu’il n’avait pas rasée ce matin.

    Voulant se sentir à son aise, il enfila des vieux knickers à soufflets et un large tee-shirt. La désobligeante réflexion que Muguette s’était autorisée, un jour, à propos du ridicule des socquettes avec des shorts et des sandales lui revint en mémoire tandis qu’il luttait avec une socquette rétrécie, mais il persévéra, en grommelant que se formaliser des apparences était un signe d’arriération mentale aussi évident que de primer la beauté sur l’intelligence !

     

     Enfin revigoré, évoluant dans la fragrance citronnée de son eau de Cologne,  il descendit la rue du Château sur son Solex, en direction du café de Basile à qu’il voulait raconter les dernières péripéties du fait divers rochebourgeois.

    En apercevant les ouvriers agricoles, ceux qui venaient tous les jours boire un bock après le boulot, y compris Berouette, en train de griffonner des feuilles, sur le bar, dans une pose concentrée et dans un silence religieux, il eut un choc.

    - Vous tombez bien, Polycarpe, fit Basile à voix basse, en venant à sa rencontre. Aujourd’hui, c’est interro écrite. Un proverbe juste, écrit sans faute : pastis gratis ! Voulez-vous retourner le poulet dans le four et l’arroser ? Je les surveille, ils sont capable de copier !

    - Vous êtes un révolutionnaire, Basile ! Ici, le client fait sa bouffe pendant que l’aubergiste alphabétise les masses laborieuses.

    Basile eut un rire sonore en se frottant les mains.

    Dans la cuisine surchauffée, le poulet grésillait dans le four. Malgré les torchons dont il s’était muni pour attraper le plat, il se brûla. Il retourna la bête sur son bréchet, l’arrosa de son jus, renfonça la lèchefrite et revint dans la salle du café en soufflant sur ses doigts au moment où Basile offrait sa tournée. Ce dernier posa un verre devant Polycarpe. Il félicitait ses troupes.

    - C’est bien, les gars. Prochain objectif : les citations ! Contrôle en décembre.

    Il trinqua avec Polycarpe :

    -  Calamity est partie voir sa famille. Comme il me restait une vieille volaille dans le congélateur...

    - La toque au Gault et Millau, c’est pas gagné, Basile.

    Ils prolongèrent la soirée dehors, en commentant les derniers événements,  autour d’un vieux Vouxy.

     

    Les jours suivants, Polycarpe abattit un travail de romain. Il mettait les bouchées doubles dans la perspective de l’arrivée de Lily et de l’inauguration de sa cuisine restaurée qu’il voulait faire coïncider. En dépit des fenêtres grandes ouvertes et des volets tirés, la chaleur figeait l’atmosphère. Il n’y avait pas un courant d’air. Pendant que les techniciens de chez « Râleurs and Co » montaient et calaient les meubles, dans la partie ouest de la cuisine, intégraient l’électroménager, opéraient les divers branchements, fixaient les éléments de rangement et posaient les roulettes des tiroirs, Polycarpe passait les poutres au Bondex, debout sur son échafaudage, dans l’autre moitié de la pièce.

    À la fin de la semaine, les aménagements achevés, les ouvriers partis, Polycarpe put enfin tranquillement juger du résultat hybride, entre rustique et moderne : il en fut satisfait. Les paillasses et les éléments épurés d’un rosé mat s’harmonisaient plutôt bien avec la pierre brute des murs et les anciennes dalles de terre cuite. Les grosses poutres paraissaient soyeuses sous l’enduit chêne clair.

    Il entreprit de loger tout le bataclan de casseroles, de cocottes, de poêles et de passoires dans ses nouveaux placards, fonctionnels et spacieux, puis commença à ranger les produits alimentaires  relégués dans le corridor sur des étagères de fortune, lorsqu’il fut interrompu par le téléphone.

    Il reconnut instantanément la voix de Mama.

    - Poly, avez-vous vu le fourgon de la police passer devant chez vous ?

    - Non ! Quand ?

    - Il n’y a pas cinq minutes. Il est garé aux troglodytes. Savez-vous ce qui se trame ? Je vois d’ici Chimène sortir de chez elle entre deux flics, ils la font monter dans le panier à salade... Ils démarrent. Ils vont repasser devant chez vous.

    Polycarpe s’approcha de la fenêtre.

    - En effet, les voici... Ils sont passés.

    - La croyez-vous coupable de l’agression d’Iseult ?

    - Non, Iseult s’est poignardée elle-même...

    - Pas possible !

    - Je suis allé la voir à l’hôpital. Elle n’a fait aucune difficulté pour expliquer son geste et décide de retirer sa plainte contre Ulysse. Elle prétend que Chimène l’a manipulée. Il me semble, mais sous toutes réserves, qu’elle était sincère... Par ailleurs,  j’ai découvert que Chimène avait un vieux compte à régler avec le juge, ce qui m’a été confirmé par Sarrasin. Il est probable que Chimène ait voulu se venger du juge et brouiller les pistes en utilisant le dérangement mental de cette pauvre Iseult...

    - La vieille toupie est coriace, même si c’est elle qui a assassiné le juge,  ils n’auront jamais ses aveux.

    - C’est probable !  En tout cas Ulysse va s’en tirer... Nous avons la preuve qu’il n’y est pour rien.

    - Vous avez œuvré en faveur d’un innocent. Félicitations, Poly.

    - Il n’y a pas de quoi me décerner la palme, si Jaco n’avait pas retrouvé l’oignon du juge, et si Petit Lu n’avait pas eu peur des fantômes, je n’aurais rien soupçonné de toute cette histoire.

    Au moment où Polycarpe prononçait ces mots, son cuir chevelu frémit comme la robe d’un cheval piquée par un taon. Il eut l’impression d’un pétillement à la racine des cheveux. Il n’avait pas approfondi la question des papiers retrouvés dans le souterrain. Il remisa cette question en se promettant s’appeler le curé un de ces jours.

    - Allô ! Poly, êtes-vous là ?

    Il s’ébroua. Chassa cette question secondaire de son esprit et dit :

    - Je pense que nous devrions offrir la montre à Jaco.

    - C’est à Ulysse de décider, non ?

    - Bien, nous lui demanderons. Mama, avez-vous parlé avec Imogène ?

    - Je suis au courant, dit-elle. Imogène connaît maintenant l’identité de sa rivale.

    - Gertrude Riboit avait donc vu juste !

    - La miss Prêchi-prêcha n’a pas intérêt à se pointer dans les parages, c’est moi qui vous le dit.

    - Que pariez-vous ? Tout se passera bien, Constance libère Imogène d’une union boiteuse... d’ailleurs, la séparation était déjà consommée. À mon avis, les choses sont plus claires.

    - D’accord, d’accord, mon cher Poly, ce point de vue vous arrange, fit-elle, d’une voix de gorge chargée de sous-entendus.

    - Je m’insurge contre ce petit air de ne pas y toucher, Mama !

    - Nous en reparlerons, Poly ! Je dois vous laisser, je suis sur une carafe et les reflets changent avec la lumière...

    Elle raccrocha. Il fronça les sourcils. Que voulait-elle dire ? Entre Imogène et Anatole, ça ne gazait pas, ça avait cassé, c’était logique, point à la ligne. En quoi ce point de vue l’arrangeait-il ? Il faisait preuve de la plus totale objectivité dans cette affaire.

    Il fourra le riz, les pâtes, la farine dans les placards,  en ne cessant de se répéter qu’il était un homme de bon sens, parfaitement objectif et qu’il ne voyait pas en quoi la rupture des Cordet pouvait l’arranger !

    - De quoi je me mêle, à la fin ! marmonna-t-il. 

    Basile et Mama étaient peut-être de mèche ! L’un n’avait-il pas déclaré qu’Imogène le draguait ? L’autre sous-entendait maintenant que la séparation des Cordet l’arrangeait... Ils étaient, ni plus ni moins, en train de le jeter dans les bras d’Imogène. Il allait faire cesser ces élucubrations à la première occasion.

    Imogène était et resterait une amie, en tout bien, tout honneur !

     

    Il effectua les dernières retouches au plafond pendant le week-end et le lundi, l’armoire arriva. Il passa une bonne partie de sa journée à la bichonner. Il aspira la poussière dans les moindres recoins, la désinfecta d’un gros chiffon imbibé d’alcool à brûler, la frotta avec une laine d’acier numéro zéro, afin de ne pas l’agresser, fit resplendir les ferrures, l’encaustiqua et la plaqua contre le mur face à la cheminée, les pieds calée sur des planchettes. 

    Dès lors, il ne lui restait plus qu’une dernière chose à faire : la cerise sur le gâteau !  Accrocher au centre du plafond le lustre ancestral qui l’avait accompagné sa vie entière.

    Il traîna le grand carton où il était remisé, depuis l’autre pièce du rez-de-chaussée puis, l’ouvrit.

     

    Cet inclassable machin avait éclairé la salle à manger de ses grands-parents, qui le tenaient eux-mêmes de leurs ascendants,  avant de pendre de façon saugrenue dans l’appartement de ses parents. Quand il s’était marié, il l’avait reçu en cadeau. Mais, trop lourd, trop large, trop haut, trop imposant, trop rococo, il rétrécissait invariablement les pièces où il était suspendu par de grosses chaînes. Sa partie centrale, composée de bronze et de verre soufflé - conçue pour contenir le pétrole  où plongeait une mèche réglable par une manette à vis - semblait le résultat hybride d’un samovar et d’un ostensoir. Il s’ébouriffait de six torsades à breloques dorées dont la fonction originelle, de supports à chandelles, avait depuis longtemps été adaptée à l’électricité et qui comportaient des coupelles de chacune  trois douilles. Jamais de sa vie, Polycarpe n’avait vu briller les dix-huit ampoules ensemble.

    Il fora son plafond pour y insinuer un robuste piton bascule et, en apnée, accrocha la baroque suspension.  Dans cette demeure, elle allait étinceler de tous ses feux ; elle retrouvait les volumes pour lesquels elle avait été conçue, à l’instar, sans doute, du fameux fauteuil-paon où il s’enfonça.

    Épuisé, éprouvant un fulgurant sentiment de solitude, pour la première fois depuis son arrivée au logis, il se laissa glisser dans une vénéneuse mélancolie.

    Dont il fut sauvé in extremis trois quarts d’heure plus tard par des coups frappés aux carreaux. Il reconnut immédiatement la silhouette d’Ulysse Côme derrière les vitres.

    - Bonsoir, monsieur Houle, dit-il.

    Il avait perdu son « Bonjour-Ça va ? » dans la bataille et son visage était défait.  Il tendit à Polycarpe une grande et lourde boîte enveloppée de papier rouge.

    - Vous tombez bien, jeune homme, dit Polycarpe, l’air encore absent. Un bon vieux coup de blues.

    Ulysse le regarda avec attention et lui envoya une familière bourrade à l’épaule.

    - Il y a belle lurette qu’on m’a dit que je tombais bien, je ne regrette pas d’être passé. Je voulais vous saluer avant mon départ, et vous remercier.

    - Alors, mes états d’âme s’accommoderont de vos remerciements et du cadeau.

    Il déchira le papier, pendant que, hochant du chef, Ulysse découvrait les nouveaux aménagements. La boîte avait un couvercle à tirette et contenait un jéroboam de saint-émilion.

    - Magnifique, Ulysse !

    La poche droite de la veste du jeune homme se mit à égrainer les premières notes de Everybody needs somebody.

    - Excusez-moi, dit-il, en dépliant son portable. Bonsoir, Aline. 

    Polycarpe entreprit la recherche de verres et d’alcool dans ses placards à choix multiples. Soudain, Ulysse émit une joyeuse onomatopée. Puis il échangea quelques paroles sibyllines et de tendres au revoir avec son interlocutrice, avant de refermer son appareil.

    - C’était mon avocate, Me Néa-Bonnefoi.

    Polycarpe haussa un sourcil intrigué. L’ex-prévenu eut un petit frétillement des jambes, comme pour donner du mou à l’étoffe de son pantalon, et lâcha d’un air blasé :

    - Ces quelques jours de détention nous ont permis de... disons : sympathiser. Nous avons des tas d’affinités... Je lui ai confié le dossier juridique de « Manors Planes Export », ma société. Au fait, elle vient de m’apprendre à l’instant que Chimène Crucheau a avoué le meurtre de Cornu.

    - Comment ? Déjà ?

    Ils trinquèrent à la liberté retrouvée par Ulysse et à la résolution de l’affaire.