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  • Les aventures de Polycarpe - 21éme épisode

    LE VIEUX LOGIS

    CHAPITRE XX
    Où les indices s'accumulent sur l'assassin du juge, Imogène décrète le look-out de la boutique de miel, Polycarpe fait l'acquisition d'une vieille armoire aux crapaudines engourdies, Rosemonde avoue sa liaison coupable...

    Dès huit heures, le lendemain matin, le téléphone du logis fut saisi d’une frénésie sonnante interrompant à quatre reprises la toilette de Polycarpe, alors qu’au même moment les trépidations d’un marteau-piqueur et le moteur du compresseur perturbèrent la légendaire torpeur du village et firent trembler le logis sur ses fondations.
    À chaque appel, Polycarpe essuyait en râlant sa mousse à raser, jetait sa serviette et descendait précipitamment au rez-de-chaussée pour répondre, sans saisir la totalité des propos dominés par les décibels des travaux. Exaspéré, il bâclait les conversations, opinant d’un « oui, oui » distrait aux diverses sollicitations. Quand il se décida à emporter le mobile au premier étage, les appels cessèrent mais, réflexion faite, en présentant à nouveau son menton devant le miroir, blaireau en main, il renonça à se raser.
    La première communication provenait du cuisiniste Tradimod qui envoyait ses gars monter les meubles et les plans de travail. Gaspard Charron s’annonçait pour prendre les mesures de la trappe. Gix voulait savoir si la gigantesque armoire bordelaise l’intéressait toujours : il fallait en prendre livraison dare-dare. Enfin, et à sa grande surprise, Rosemonde de Touche lui demandait de passer à son magasin de cadeaux. Elle avait des « choses » à lui confier mais en toute discrétion, ailleurs qu’au village.
    Moins de trois quarts d’heure plus tard, les installateurs de cuisine arrivèrent, suivis à quelques minutes d’intervalle d’une Imogène curieuse et sur des charbons ardents depuis qu’elle avait repéré le Peugeot Partner à l’enseigne jaune et rouge de la société Tradimod garé devant chez lui.
    - Je viens vous espionner pour savoir quels agencements vous avez choisis ! Oh, c’est infernal, chez vous, Poly !
    - Croyez-vous que nous résisterons à ce vacarme durant toute la durée des travaux ? Nous allons demander au maire à être relogés... Allons dans le jardin, nous serons plus au calme.
    - Je pourrais vous accueillir. Chez moi, le bruit est nettement plus supportable !
    - Comment ça, plus supportable chez vous ! Ils ont commencé à casser le goudron à deux pas de votre maison...
    - Je ne vous dirais pas pourquoi. La physique des propagations sonores, moi, vous savez...
    Ils s’installèrent sous le cerisier où le ronflement des engins paraissait atténué par le volume de l’immeuble. Il lui montra le croquis des futures aménagement : des lignes et des hachures s’entrecroisaient et se prolongeaient vers un point de fuite virtuel faisant surgir des volumes dépouillés aux proportions futuristes.
    - J’ai suivi vos conseils, même si j’ai tenu compte également des suggestions de Mama. Je panache l’ancien et le moderne. Je fais poser ces meubles de résine intégrant l’électroménager, couleur « rosé des prés ». Je disperserai ici ou là un chiffonnier et une bonnetière pour les rangements. Gix m’a dégotté une grande armoire que je prévois de placer en vis à vis de ma cheminée...
    - Pas mal. Je suppose que vous héritez d’un oncle d’Amérique...
    Un ouvrier apparut sur le seuil du jardin.
    - Excusez ! On vous demande...
    Gaspard Charron admirait la cheminée. Il tendit à Polycarpe une large main râpeuse et désigna les trous à l’emplacement des pitons qui retenaient la plaque du foyer.
    - Dommage, dit-il, qu’on vous ait piqué le contrecœur. Pour en trouver un à ces dimensions...
    - On s’en est servi pour boucher la trappe. Faute de mieux !
    Il brancha une baladeuse à la prise électrique du couloir qui éclaira le cagibi où l’artisan pénétra, se courbant sous les contremarches. Il fit glisser la plaque de fonte pour dégager l’ouverture.
    - C’est quoi, ce boucan ? dit l’homme.
    - La commune installe le tout-à-l’égout.
    - On dirait que le bruit provient directement de par-là.
    Polycarpe s’écarta du cagibi puis s’en rapprocha, enjambant à plusieurs reprises les matériaux posés en travers du corridor et les caisses à outils, pour convenir avec Charron de la singularité du phénomène.
    - Vous m’avez bien expliqué, l’autre fois, que c’était l’entrée d’un souterrain, dit l’artisan. Ma parole, il mène directement aux excavatrices qui creusent la route.
    Après le départ du forgeron, Polycarpe retourna dans le jardin où Imogène se prélassait dans le fauteuil-paon, jambes allongées, fumant une fine cigarette les yeux clos et le visage offert au soleil, comme si elle avait décidé de s’incruster. Il laissa cette impression de côté.
    - Voulez-vous m’accompagner, dit-il. Je veux découvrir la source du raffut qui semble remonter par le souterrain.
    Elle ouvrit les yeux.
    - Il bifurque là où vous avez vu le graffiti de mon premier flirt. D’un côté, il monte aux bois et de l’autre, il redescend dans la cour des troglodytes.
    - Pierre nous a montré l’embranchement.
    - Le compresseur est peut-être installé près de la galerie. Je vais avec vous.
    Elle marchait à ses côtés, l’air particulièrement détendu. Elle portait une jupe et un petit débardeur qui mettait en valeur ses formes mures. Elle était un peu plus grande que lui, malgré ses souliers plats et avançait d’un pas souple. À mieux la connaître, Polycarpe décelait du félin en elle. Il se décida enfin à la questionner :
    - Vous ne travaillez pas ? Vous n’ouvrez pas votre boutique ce matin ?
    - Eh, bien : non. Je déclenche la phase 2. C’est à dire : pression maximum, réacteurs à fond, survol acrobatique...
    - J’ai dû manquer un épisode, dit Polycarpe, sans émoi, familiarisé avec les réflexions déconcertantes de son amie.
    - Avez-vous vu la tête d’Anatole, le jour de la fête ? Il n’a pas eu une parole pour me convaincre de revenir et il m’a, en tout et pour tout, adressé six mots : « bonjour » « tu vas bien » et « au revoir ».
    Polycarpe n’était pas surpris, mais il la regarda avec un sourire qu’il teinta d’ironie pour masquer son embarras.
    - C’est un taiseux, votre Anatole.
    Ils descendaient maintenant la rue du château, encombrée de diverses machines, d’un scraper, d’une pelleteuse, d’un camion à benne, de buses, de raccords en Y, de tuyaux emmêlés et de gars protégés d’œillettes et de gilets fluorescents qui jetaient sur la jeune femme de furtifs regards concupiscents.
    - Il n’est même pas resté déjeuner, comme il en avait manifesté l’intention dans un moment de grand relâchement. Je ne l’ai pas vu de l’après-midi, ni de la soirée. Pourtant, il a voulu tenir la boutique toute la matinée... Les petits bénéfices passent avant les grands sentiments. CQFD. Alors, je vais le piéger. En fait, je lui donne une deuxième chance.
    Polycarpe grimaça : connaissant la liaison d’Anatole, Imogène pouvait faire l’économie de cette stratégie. Il était dérouté par son acharnement à reconquérir l’infidèle alors qu’elle ne semblait pas languir d’amour… Question d’amour-propre ? Faisait-elle passer la survie du patrimoine foncier avant le goût du bonheur ? Fallait-il supposer qu’Imogène ait tout oublié des émois sentimentaux ? Était-ce possible ? Avait-elle un cœur de granit ?
    - Tant que nous n’aurons pas établi un avenant au contrat de mariage, je maintiens le lock-out de la boutique de miel ! ajouta-t-elle, dans un demi-sourire ironique.
    Visiblement, c’était un jeu. À moins que… Il détailla ses attitudes « trop » détachées, son profil grave, les traits déterminés de son visage, le voile du regard et le tremblé du sourire : non, ce n’était pas un jeu. Elle ne laissait entrevoir que son être civilisé. Elle s’y arrimait sans y croire, pour maintenir à flot des apparences convenables. Il lui fallait étouffer ses ouragans intérieurs et refuser de voir l’évidence du terrible gâchis de sa vie conjugale. La raison sociale avait régi une grande part de son existence, il s’agissait maintenant d’opérer un triple salto, sans déraper en retombant sur ses pieds de femme plus très jeune, sans enfant, sans amant et délaissée !
    Polycarpe se demanda comment ce couple réagirait s’il avait une progéniture. Par association d’idées, il lui annonça que sa fille, son gendre et ses petits-enfants allaient arriver dans une dizaine de jours.
    - Aurez-vous terminé votre cuisine ? Je vous suggère de l’inaugurer à cette occasion. Nous ferons la fête avec votre petite famille. J’ai hâte de connaître votre fille !
    - C’est une idée excellente. Mon gendre Witson est très sociable, il aime se lancer dans de grandes discussions pourvu qu’on veille à réapprovisionner le bar.
    Ils arrivaient à l’embranchement de la ruelle. Chimène était aux premières loges, appuyée sur sa canne, penchée au-dessus d’une tranchée pour observer l’emboutissage des buses. Sa surdité, au demeurant partielle, la protégeait des pétarades assourdissantes du compresseur installé - ainsi que l’avait subodoré Gaspard Charron - à l’entrée de la galerie centrale.
    L’entreprise travaillait avec célérité : les tranchées une fois creusées et équipées de buses étaient aussitôt remplies de falun immédiatement damé, avant d’être enduit d’une couche de macadam compressé au rouleau. À ce rythme, les maisons du bourg seraient rapidement raccordées. Une petite semaine d’enfer à supporter, mais c’était un moindre mal.
    Ayant confirmation de l’origine du vacarme, Polycarpe s’apprêtait à faire demi-tour, lorsqu’une idée lui vint à l’esprit et le cloua sur place.
    - Chimène qui a toujours vécu dans les troglodytes doit connaître parfaitement les galeries !
    - C’est probable !
    - Et si c’était elle qui avait parcouru le souterrain pour accomplir une vengeance ! Écoutez : dans la boîte que Petit Lu avait chapardée se trouvait l’article du journal avec la photo du juge. N’aurait-elle pu avoir à faire à lui dans une vie antérieure ?
    - Tout est possible, dit Imogène. On dit bien qu’elle se prostituait autrefois. « Le juge et la prostituée »... Fable de Polycarpe Houle, dit-elle, en riant.
    Ils se retournèrent machinalement et interceptèrent le regard acéré de la vieillarde. Pressentait-elle leurs doutes ? Ils s’éloignèrent en hâte pour fuir le vacarme. Concentré, le poing devant le menton comme s’il parlait dans un micro, Polycarpe exposa son raisonnement à Imogène :
    - Elle découvre un beau jour dans la presse, un 4 avril exactement, que le soi-disant Cornu est ce même juge qui l’a condamnée autrefois pour une raison x ; elle nourrit envers lui une haine tenace attisée chaque fois qu’il vient dans la galerie lâcher des chauves-souris ; elle connaît les passages secrets mais se garde bien de le renseigner.
    Imogène complète le scénario :
    - Sachant que l’homme est vulnérable, par Berouette qui a entendu Ulysse décrire ses crises d’asthme…
    - ...elle se faufile dans le souterrain, cahin-caha, avec sa canne, fait irruption dans la maison du juge et, saisissant un coussin...
    - ... l’étouffe puis revient chez elle par le même chemin. Puis elle s’arrange pour envoyer Berouette chez le juge…
    - J’ai une explication de la bouche même de Berouette : il a vu de la lumière à l’étage, ce qui l’a intrigué…
    - Mon œil ! s’exclama familièrement Imogène. Ce gars-là, il connaît à la minute près les habitudes de sa mère. Il cherche simplement à l’innocenter. Mais admettons qu’elle provoque la découverte du corps en manigançant exprès l’histoire des pièces éclairées… Pourquoi n’attend-elle pas tout bonnement qu’Ulysse fasse la macabre découverte à son retour de voyage ?
    - Elle sait qu’il est encore dans les parages alors qu’il a annoncé son départ à grand tapage, dit Polycarpe. Peut-être même qu’elle connaît les habitudes d’Ulysse qui ne peut décemment pas compromettre la comtesse. Elle aurait prémédité d’utiliser les mensonges du jeune homme pour attirer les soupçons sur lui. Ne la sous-estimons pas !
    – On n’est pas sûr qu’elle connaisse la liaison d’Ulysse…
    - Elle serait bien la seule, hormis le mari à n’être pas au courant ! Si seulement nous avions une preuve...
    Il pensait aux divers petits déchets aperçus lors de l’expédition :
    - Quand bien même, soliloqua-t-il, ça ne signifierait pas qu’elle a tué Cornu ! Il nous manque un élément du puzzle…

    Quand ils arrivèrent à la hauteur de la boutique de miel, Imogène attira l’attention de Polycarpe sur l’écriteau qu’elle avait accroché : « Fermé pour congés »
    - Je suis libre comme l’air ! dit-elle. Avez-vous besoin d’une arpète pour vous aider ? Ça m’occuperait...
    - Je n’aimerais pas qu’Anatole vous surprenne en train de blanchir mes murs... Et puis je dois aller en ville. J’ai un rendez-vous important...
    - Je peux savoir ?
    - Oui. Rosemonde veut me parler dans un endroit discret…
    Il regarda Imogène froncer les sourcils et le jauger.
    - Je vous en prie, dit-il, ne craignez pas pour mon pucelage !
    Imogène s’empourpra légèrement.
    - Alors je vais superviser vos travaux pendant votre absence ! Dites oui, Poly !
    - Très bien. Je vous laisse les clés et je vous délègue mes pouvoirs, à une condition : ne prenez pas d’initiatives farfelues.
    Avant de sortir la bétaillère et de confier le logis à Imogène, Polycarpe fit le point avec les techniciens et appela le vendeur de l’armoire bordelaise pour le prévenir de son passage en fin d’après-midi.
    Il manœuvrait pour sortir de la ruelle quand une voix aiguë le héla.
    - Polycarpe ! Hou hou !
    Flora traversait la place sur un vélo hollandais. Des aiguilles à tricoter dépassait du panier fixé sur la roue avant. Elle posa le pied à terre et se pencha à la portière.
    - Vos conseils ont fait merveille : mon Godichon a de nouveau l’oreille sémillante !
    - À la bonne heure !
    - Dites-moi, Polycarpe, ne seriez-vous pas tenté de participer à notre chorale ?
    - C’est une manie, dans ce pays, d’embrigader les gens ! Écoutez, Flora, je chante comme une casserole !
    - Dommage, il nous manquait un ténor et vous avez le physique !
    - Est-ce qu’un ténor a un physique particulier ? fit-il mine de maugréer, tout en appréciant l’art consommé de Flora de déconcerter ses interlocuteurs.
    Elle lui envoya un clin d’œil complice, plaça son vélo face à la pente et relança d’un petit coup de pied ses pédales en arrière.
    - Nous préparons le Requiem de Mozart pour l’automne, expliqua-t-elle. Nous chanterons dans l’église. Je suis soprano.
    - Félicitations ! dit Polycarpe.
    Il s’habituait peu à peu aux anomalies de casting : à Rochebourg, une ex-danseuse de cabaret devait fatalement chanter le requiem dans une église !
    Cette pensée le fit sourire et il engloba Flora d’un regard amical.
    - Je vais chez Mama faire du baby-sitting, lança-t-elle, en s’asseyant sur la selle, filant dans la descente, sa longue jupe faseyant au vent.

    Au cœur du vieux Chassac, la boutique « Papillotes » se déversait sur le trottoir comme une corne d’abondance : des paniers remplis de moulins aux ailes multicolores ou de bouquets artificiels, des girouettes, des cale-portes en forme d’escargots, des tire-bottes, des dames-jeannes tandis que des quantités d’objets en fer forgé, en osier, en verre, en bois, accrochés ou empilés, garnissaient l’entrée et l’intérieur du bazar. Sur des tables nappées de madras et dans des armoires vitrées étaient présentées des verres, des vases, des compotiers, des carafes et des aiguières. Derrière le comptoir, Rosemonde emballait un éteignoir dans trois feuilles de papier crépon de couleurs vives, superposées sur une feuille de papier cristal. Elle nouait avec du raphia une des extrémités qu’elle écartelait comme une fleur et qu’elle taillait aux ciseaux à cranter quand elle aperçut Polycarpe.
    - Je suis à vous dans une minute, lui lança-t-elle.
    Il attendit en furetant au fond du magasin, sous des lustres fantaisie, parmi des batteries de cuisine émaillées et des seaux en zinc ; il regarda le prix d’un valet de nuit, toucha les pétales d’un pavot plus vrai que nature lorsqu’elle le rejoignit, ouvrant une porte en haut de trois marches.
    - Mon associée me remplace. Suivez-moi, nous allons dans la réserve.
    Elle s’appuya contre le rebord d’une fenêtre. Elle portait une marinière blanche à liserés bleus sur une jupe plissée assez longue et des mocassins. Même si cette tenue vestimentaire métamorphosait presque la séductrice en dame patronnesse, Polycarpe demeurait envoûté par ses grands yeux, ses lèvres charnues et sa voix chaude. Il masqua cette attirance sous un air contrarié.
    - Que signifient ces manigances ?
    - Je n’ai qu’une personne à qui me confier : vous, monsieur Houle. Pierre ne doit pas être au courant et ma famille ne me comprendrait pas. Quant aux autres, n’en parlons pas... Il s’agit d’Ulysse Côme.
    - Je crois comprendre. Mais, continuez...
    - Comme vous savez, ma belle-sœur l’accuse d’avoir assassiné le juge Cornu, la veille de la Toussaint... Or, il était chez moi, il est resté tout l’après-midi, toute la soirée et... presque toute la nuit. Pierre ne rentrait que le lendemain d’un séminaire organisé par sa compagnie. Je dois vous l’avouer : Ulysse est mon amant depuis quelques mois.
    - Comment disculper Ulysse en épargnant Pierre ? C’est le choix cornélien que vous n’arrivez pas à résoudre, c’est cela ?
    - Exactement, dit-elle, en se malaxant les mains.
    - Il n’y a pas à tergiverser. Vous devez faire un témoignage sur l’honneur auprès de son avocat. C’est indispensable. En espérant qu’on ne déballera pas vos secrets d’alcôve lors d’un procès et qu’on découvrira auparavant qui a vraiment tué Cornu. Puisque Ulysse n’est pas en cause, avez-vous une idée ?
    - Un très, très mince soupçon.
    Elle indiqua entre son pouce et son index une hauteur de deux à trois centimètres. Et elle ajouta en fermant à demi les yeux :
    - Une fois de plus, je vais avoir le mauvais rôle : on va dire que j’accable Iseult parce que je la déteste. D’ailleurs, je la déteste.
    - Mais encore ?
    Elle soupira bruyamment.
    - Le Perfescope que vous avez vu à la maison, que Pierre a repris à sa sœur : comme par hasard, c’est après le décès du juge qu’il a fait son apparition. Je me rappelle avoir été très étonnée de ce soi-disant cadeau. On n’avait jamais entendu dire qu’elle allait voir le vieux bonhomme. Il se peut qu’il ne lui ait jamais donné, mais qu’elle l’ait pris et quand ? C’est toute la question.
    - Ulysse doit savoir si oui ou non, Iseult venait au logis !
    - Je vais prendre rendez-vous avec son avocat.
    - Parfait.
    - Dites, monsieur Houle, ce que je vous ai dit : vous le gardez pour vous...
    - Bien sûr, affirma-t-il.
    Il lui adressa un petit sourire paternaliste pour atténuer le choc de la révélation :
    - Vous savez, chère Rosemonde, tout le monde est au courant. Excepté Pierre, naturellement.
    Il vit la jeune châtelaine déglutir de surprise, lui exprima un « Hé ! » fataliste en ouvrant la porte de la réserve, avant de descendre les trois marches.
    Il fraya son chemin avec précaution dans le labyrinthe des objets fragiles et, réflexion faite, acheta un bouquet de tulipes blanches lumineuses qu’il aurait sous la main en cas d’invitation à l’improviste. Rosemonde fit un emballage artistique en lui vantant, machinalement, les avantages d’une carte de fidélité. Il réprima un sourire tandis que la volage comtesse tamponnait le coupon.
    Il retourna vers le parking, égayé par l’ironie de la situation.

    Une heure plus tard, parvenu au cœur de l’aride et caillouteuse champeigne qui se déployait au nord du département, il dénicha la ferme misérable du vendeur d’armoire qui lui montra la désolation d’un poulailler vide.
    - La peste aviaire. J’ai besoin de me refaire, fit-il, sans état d’âme.
    L’homme fit glisser sur son rail la porte métallique de son hangar.
    - Voilà l’engin ! J’l’ai toujours vu là.
    Il désignait ainsi une belle et grande armoire abandonnée au milieu d’un fatras de selles, de harnais et de colliers lyophilisés, de socs et de herses rouillés. Menacée par un monceau de vieille paille poussiéreuse, elle paraissait humaine et triste.
    Polycarpe passa avec douceur ses doigts sur les montants chantournés, massa les crapaudines engourdies, suivit les cannelures des rosaces et tâta le bouquet sculpté ; il souffla sur la poussière qui occultait la plaque en cuivre oxydé de la serrure et tourna la grosse clé. L’intérieur des battants était encore garni d’une vieille toile provençale et les étagères supportaient des boîtes de bouillie bordelaise, de sulfates, d’engrais, de taupicine, d’herbicides. Des clous, des vis et des rondelles, un détendeur de gaz et différentes pinces encombraient les tiroirs dont l’armoire était pourvue dans sa partie basse, à la manière d’une commode.
    Il ressentit l’évidence d’un coup de foudre et sut immédiatement qu’il la sauverait de cet indigne statut de placard à poisons.
    - Quand le véto l’a vue, ça a fait tilt ! dit l’homme.
    - Combien ? demanda Polycarpe, en s’accroupissant devant les pieds enfoncés dans la terre battue et grattant de l’ongle le bois abîmé.
    - Neuf cents euros...
    - Sept cents. Il y a du travail pour la restaurer.
    - Alors huit cents.
    - Sept cent cinquante.
    - Affaire conclue.
    Polycarpe topa d’une poignée de main avec le vendeur et signa son chèque sur la ridelle d’une vieille carriole. Puis il appela immédiatement le transporteur qui l’avait déménagé au début de l’été pour décider de l’enlèvement du meuble la semaine suivante.
    Avant partir, il flatta le flanc de son armoire d’une main attendrie, en marmonnant un « Patience, ma vieille » sous l’œil interloqué du fermier qui réajustait son couvre-chef d’un geste compulsif.
    Il regagna Chassac, évita le centre ville, pour parvenir par les boulevards extérieurs dans l’enceinte de l’hôpital Debrousse.

    à suivre...

  • Pour Jean Bouchaud...

    ...puisque je sais qu'il visite ce blog. Et pour Marie, Sarah et Louis... Gros bisous.

    Et pendant que j'y suis, pour leurs collègues du lycée  !

    Salut à tous...

    Et Bon courage !

  • Les aventures de Polycarpe - 20éme épisode

    LE VIEUX LOGIS

    CHAPITRE XX

     

    Comment se poignarder dans le dos tout seul

    Le crash-test de la ratatouille

    Le mort était photogénique…

     

    - Drôle de façon d’attirer l’attention : si vous ne l’aviez pas retrouvée, elle serait morte !
    - Je n’en suis pas certain. Tous les week-end, nous organisons des visites dans la chambre rouge. Elle pouvait s’attendre à être secourue... J’ai ruminé cette histoire toute la nuit, il y a des invraisemblances notoires.
    Il lampa une gorgée et reprit :
     - Si vous aviez l’envie de me tuer en me poignardant dans le dos et que la lame aurait ripé sur l’omoplate,  vous retireriez le poignard pour m’asséner un second coup... Mais admettons que votre forfait commis, même raté, vous preniez la fuite, alors je réagirais forcément, je n’irais pas m’étendre sur le sol en attendant de me vider de mon sang, un couteau mollement planté dans l’épiderme  !
    Basile s’amusa de l’évocation puis émit une hypothèse :
    - C’est peut-être une pseudo tentative de suicide, organisée de manière à faire accuser Ulysse qui l’a laissée tomber, comme chacun sait.
    - J’en arrive effectivement à cette conclusion.
    - Pourtant, n’avait-elle pas trouvé un nouvel équilibre ? N’était-elle pas fiancée avec son psy ? s’étonna Polycarpe.
    - Qu’est ce que vous dites ? Fiancée ! Quel psy ?
    - Iseult m’a annoncé ses fiançailles avec le Dr Zückervit, qu’elle m’a décrit comme un homme charmant et riche, qui l’emmène dîner en ville...
    - Le Dr Comment ? Je ne connais pas de psychiatre de ce nom ! Je veux vérifier immédiatement. Basile, avez-vous un Minitel, un annuaire ?
    Pierre feuilleta fébrilement les pages professionnelles  puis les pages des particuliers. Il hocha la tête avec désespoir et se prit le front dans les mains.
    - Elle a tout inventé. Ma sœur est complètement folle ! Si vous saviez ! Elle est capable du pire. Accepteriez-vous de m’accompagner pour vérifier dans la chambre rouge s’il n’y a pas un indice quelconque ? Au cas où elle aurait organisé cette mise en scène, je ne peux pas laisser accuser un innocent.
    - Elle met également Ulysse en cause dans la mort de Cornu, affirmant l’avoir vu ! fit remarquer Polycarpe. Ce qui fait deux chefs d’accusation, si ce garçon s’en tire, ce sera un miracle.
    - Ce qu’elle « voit » passe les limites de la raison, vous savez !
    Polycarpe eut une contraction nerveuse et involontaire du cuir chevelu qui fit bouger ses oreilles, en entendant le comte évoquer des visions pathologiques.
    - À propos, Pierre, vous deviez me révéler un phénomène d’optique extraordinaire, expliquant les visions !
    - C’est exact, mais en ce moment, vous comprendrez que je suis peu disponible pour surveiller ces phénomènes.
     
    Les trois hommes se rendirent ensemble jusqu’au château, puis escaladèrent les ruines jusqu’au premier pour pénétrer dans la chambre rouge. Ils la passèrent au crible, ne négligeant aucune possibilité de coincer le manche d’un coupe-papier en argent ciselé, selon Pierre de Touche, dans une anfractuosité de mur ou de boiseries. Ils éliminèrent les intervalles de parquet car le poignard n’aurait pas pu suivre la rotation du corps découvert à plat ventre. Il y avait plusieurs encoches qui auraient pu être utilisées, et une seule à la hauteur de l’omoplate d’Iseult.
    - Ici, regardez, dit Pierre, le bois des lambris a travaillé, cette large fente semble dépoussiérée…
    - Nous sommes peut-être en train d’affabuler, pour prouver l’innocence d’un gars dont nous ne savons rien ou très peu de choses, après tout, dit Basile.
    - Possible. Mais le doute est permis, concernant Iseult, je vous assure. Un jour, elle s’est volontairement brûlée avec un pique-feu en imaginant un stratagème compliqué pour me faire croire que Rosemonde l’avait torturée.
    Après ces ahurissantes révélations, toutes les hypothèses paraissaient plausibles.
    Polycarpe relança le comte à propos de la fantastique découverte qui « expliquait » les visions.
    - Exposez donc votre théorie, Pierre, puisque nous sommes sur place, je suis particulièrement ouvert aux solutions rationnelles…
    - Eh ! bien, voici les faits : quand les volets de bois intérieurs sont clos, la pièce devient une chambre « noire » comparable à celle d’un appareil photographique. Par les trous percés dans le bois, dont l’origine est incertaine…
    Polycarpe et Basile s’approchèrent de l’ancienne croisée et repérèrent les petits orifices :
    - Ils pouvaient permettre de voir sans être vu, dit Basile.
    - Ils sont symétriques, dit Polycarpe, on arrimait peut-être les volets grâce à ces encoches !
    - Toujours est-il, poursuivit le comte, qu’à certaines heures, certains jours et en fonction d’un certain ensoleillement, ce qu’il y a dehors est parfaitement reproduit à l’intérieur de la chambre, en couleur, et à cause probablement de la symétrie des trous, l’image paraît en relief… J’ai fait moi-même l’expérience de calfeutrer et d’ouvrir alternativement les orifices pour avoir la preuve de ces faisceaux optiques.
    - Admettons, dit Polycarpe, intéressé et soupçonneux, cela impliquerait qu’il y ait quelque part, dehors, une jeune femme étendue dont l’image serait ainsi reproduite… Trop de hasards tuent le hasard, si je puis dire !
    - Ça n’a pas l’air banal ! fit joyeusement Basile.
    - En effet, dit Pierre. Mais… Suivez-moi.
    Ils contournèrent l’aile en ruine, trébuchant sur les cailloux, et parvinrent sur un tertre dans des vestiges à ciel ouvert. Un lambeau de paroi restait érigé, à environ cent mètres de l’aile où se trouvait la fenêtre de la chambre rouge.
    - La chapelle, annonça Pierre. Il n’en reste quasiment rien, excepté ces traces de fresques du quatorzième siècle. Approchez… Que distinguez-vous ? Ne reconnaissez-vous pas une abbesse étendue, avec sa coiffe… Il s’agirait, d’après les recherches de mon défunt père, des funérailles d’une moniale de Fontevraud !
    Les deux roturiers étaient sans voix.
    - Et voilà, cher Polycarpe. Vous n’êtes pas médium…Pour constater le phénomène, il faut que le soleil d’ouest frappe la fresque et que le temps soit particulièrement sec…
    - Vous saviez très bien l’origine du phénomène lors de ma visite, quand j’ai failli me trouver mal, n’est-ce pas ?
    Le profil gauche du comte était agité d’un tic qui faisait frémir sa paupière et remontait la commissure des lèvres :
    - J’ai voulu vous impressionner un peu, j’avoue, dit-il.
    Polycarpe reniflait à petits coups, indécis sur l’attitude à avoir, lorsque Pierre déclara, avec une certaine candeur :
    - Ça marche très bien avec les japonais…
     
    Alors que Polycarpe revenait du château, un compresseur fut mis en route et un type attaqua l’asphalte au marteau-piqueur. Il hâta le pas, stressé par les décibels.
    Il venait de prendre la décision de remettre en service sa vieille télévision, restée dans sa gangue de polystyrène depuis son emménagement, pour suivre « l’affaire » qui ne manquerait pas d’être évoquée aux actualités régionales. Comme la plupart des maisons de Rochebourg en situation dominante au-dessus des plaines, le logis était dépourvu d’antenne sur le toit. Dès l’après-midi, il irait à Bux s’en procurer une, intérieure et télescopique, chez un marchand d’appareils vidéo.
    Par la même occasion, il avait décidé de consulter un des rares forgerons du canton, recommandé par Imogène, pour exposer son problème de trappe, puis de faire un crochet par le « Bol d’Or » avec l’intention de surprendre Petit Lu dans ses nouvelles fonctions.
    Le dénommé Gaspard Charron, un gaillard protégé d’un tablier de cuir, qui battait l’enclume devant un feu d’enfer, lui suggéra la pose d’une grille aux barreaux épais comme son pouce, boulonnée sur un support de fonte. Polycarpe imposa son idée de trappe basculante. L’artisan promit de passer rapidement prendre les mesures. Il resta toutefois évasif sur le délai de réalisation, étant, dixit l’homme de l’art : surbooké.
    Polycarpe découvrit le « Bol d’Or » dans un faubourg, le long d’une large artère passante. L’établissement comportait une spacieuse boutique claire, dallée de blanc, exposant vélos, scooters, casques et des grands panneaux de pièces détachées, jouxtant un atelier noir de cambouis. Une dame d’un âge plus que respectable tenait la caisse, la mère du patron, probablement : ça sentait son affaire de famille.
    - Vous voulez parler au grand Luc ? demanda-t-elle d’une voix fluette et chevrotante.
    Ainsi Petit Lu était promu Grand Luc. Hormis sa bouille ronde, il était métamorphosé : avec les cheveux courts, la barbiche rasée, dans sa combinaison grise de mécano, il avait l’air d’un pro qui offrit son poignet à serrer, à défaut de sa main graisseuse.
    - Tu as changé de look.
    - Ben, dans ce boulot, les cheveux longs, ça le fait pas...
    La vieille dame étant occupée avec un client, Petit Lu entraîna Polycarpe auprès de la grande vitrine, pour lui demander s’il avait remis l’argent à Chimène.
    - Parfaitement. Désormais, tu es blanc comme neige...
    Avec un air extrêmement concentré, Petit Lu farfouilla sous sa combinaison et en ramena un vestige de portefeuille, archi plein de cartes diverses, gonflé de petite monnaie, craqué de partout, miraculeusement fermé par une bande velcro, dans lequel il fit un laborieux inventaire avant de dénicher une vieille coupure de journal qu’il remit à Polycarpe.
    - Vous savez quoi ? En rangeant ma chambre pour déménager de chez mes parents, j’ai retrouvé ça dans la boîte de gâteaux qui contenait les économies de Chimène… Tenez, si ça vous intéresse…
    Il s’agissait du cliché paru dans Le Nouvel Écho que Polycarpe avait trouvé aux archives. Quel compte Chimène avait-elle eu à régler avec le sulfureux juge ?
    La vieille dame toussota.
    - Luc, ce client veut raccourcir sa chaîne de vélo, tu veux t’en occuper ? Excusez-moi, dit-elle à Polycarpe, nous avons tellement de travail. Êtes-vous de la famille de Luc ? C’est un bon garçon. Pas très dynamique, mais consciencieux.
    Il s’approcha du comptoir et fit un brin de causette, la congratulant pour son extrême cordialité. Elle minauda avec coquetterie en aplatissant sur son front une bouclette argentée.
    - Le sourire et la politesse, dans le commerce, ça fait toute la différence, dit-elle. Vous pouvez me croire ! Je suis dans le commerce depuis cinquante ans, mais oui !
    Il opina gravement et pour être aimable acheta des manchons de guidon pour son Solex.
    De retour chez lui, il transporta le poste et des mètres d’allonges électriques dans tous les coins de la cuisine en tournicotant l’antenne avant de pouvoir capter une image convenable, à peine enneigée, au moment des informations locales.
    Elles confirmèrent l’événement. Encadré de deux gendarmes, on voyait Ulysse monter les marches du commissariat sans chercher à cacher un visage serein qui exprimait ou son innocence, ou son machiavélisme.
    « Le procureur s’étonnera d’une accusation portant sur des faits aussi anciens que la mort du juge  et il aura connaissance de la mise en curatelle d’Iseult » pensait Polycarpe, prenant parti pour le jeune homme après les graves soupçons d’imposture que Pierre de Touche avait fait porter sur sa soeur.
     
    Après les informations, Polycarpe avait éteint la télévision, pour réfléchir aux accusations proférées à l’encontre du jeune homme, délaissant les circonstances de l’agression au poignard, fort bien récapitulées par le comte.
    Il arpentait la pièce.
    « Même si cette folle a inventé avoir vu Ulysse en train d’étouffer Cornu, le fait est qu’il est bien mort le trente et un octobre ainsi que l’a confirmé le médecin, selon Berouette. Petit Lu et Iseult se sont donc trouvés ensemble au moment approximatif de sa mort, probablement après, Petit Lu le croyant endormi quand il a chipé la montre ».
    Il fit un arrêt en posant une fesse sur la table.
    « D’autre part, nous savons qu’Ulysse était encore dans les parages et qu’il aurait pu revenir par le souterrain pour supprimer son testateur, se sachant légataire et le sachant asthmatique. Est-ce qu’Ulysse connaissait ce souterrain ? S’en servait-il pour acheminer son cannabis ? »
    Il se redressa et se rendit dans le jardin où l’ensoleillement décroissant n’accrochait plus, en oblique, que la partie supérieure des murs.
    «  Par ailleurs, Iseult de Touche prétend être restée auprès de Cornu en attendant qu’il se réveille pour lui faire la lecture. »
    Il se laissa tomber dans son fauteuil-paon qui était resté dehors depuis la matinée.
    «  La lecture... Qu’avait-elle dit exactement à ce propos ? Le vieillard lui avait offert le Perfescope parce qu’il ne voyait plus assez pour s’en servir... Parce qu’il voulait la remercier ainsi de venir lui lire des livres, qu’il ne pouvait plus lire lui-même... C’était les affirmations de la jeune fille, pour le moins dérangée, devait-on la croire ? » 
    - Mais voilà  ce qui ne colle pas ! s’écria Polycarpe, en bondissant hors du fauteuil.
    Il mit le cap sur son téléphone et fit le numéro de Basile.
    - C’est Polycarpe. Êtes-vous toujours en grève ou dois-je me préparer un encas de pain rassis et une soupe en sachet ?
    - Tout ira bien, Calamity vient de m’apporter une cocotte de ratatouille et il nous reste quelques saucisses d’hier...
    - Parfait. J’arrive. Je vais vous faire part de mes élucubrations  pendant le dîner.
     
    Tandis qu’ils couvaient des yeux la cocotte qui réchauffait sur le gaz,  Polycarpe énuméra les étapes de sa réflexion, jusqu'à son interrogation au sujet des séances de lecture.
    - Vous rappelez-vous ce que vous m’avez dit un jour à propos des livres qu’Ulysse venait vous emprunter ?
    - Pourquoi ?
    - Je soupçonne Iseult de m’avoir menti en prétendant que Cornu était à moitié aveugle...
    Ils se mirent à table et chacun se servit copieusement.
    - Elle vous a dit ça ? C’est bizarre : Ulysse venait chercher des livres à la demande de Cornu qui lisait durant ses insomnies.
    - Quel genre de livres emportait-il ? C’était peut-être pour son propre usage !
    - Ulysse ne lisait pas, ça j’en suis sûr. D’ailleurs, il s’en vantait : il prétendait que la lecture ramollit l’homme d’action. Mais pour Cornu, n’importe quel bouquin faisait l’affaire, tous ceux que je posais sur le buffet, style prix littéraires, polars, biographies... Ah, ça me revient, Cornu était surtout friand de biographies historiques.
    Polycarpe remplit à nouveau son assiette de l’excellente ratatouille, en chargeant Basile de transmettre ses compliments à la cuisinière. Celui-ci réajusta ses lunettes avec componction et dit, ironiquement solennel :
    - Calamity fait parti du clan des légumes cuits.
    - Pardon ?
    - En matière de ratatouille, deux écoles font rage, l’ignorez-vous ?  Deux camps ennemis : celui des légumes crus et celui des légumes cuits, et personne ne plaisante ici sur la question !
    Polycarpe posa sa fourchette et repoussa son assiette pour croiser les bras, en fixant sur Basile un regard empreint de la plus grande curiosité pour ce phénomène de chimie culinaire capable d’engendrer une discorde villageoise.
    - Dites-moi tout, Basile. Pourquoi tant de haine...
    - Je ne suis pas féru de cuisine mais j’ai ouï dire qu’on n’obtient pas le même résultat si on cuit tous les légumes ensemble ou si on fait revenir doucement chacun d’eux dans l’huile d’olive... méthode dite « des légumes cuits », plus goûteuse...
    - Et plus indigeste !
    - Voilà : c’est exactement le reproche - infondé ! - que font les partisans de la première manière. Je vous donne un bon conseil : choisissez votre camp. Vous serez jugé moins sur vos goûts que sur votre persévérance à pourfendre les tenants du clan adverse.
    - J’hésite.
    - Je comprends. Mais ne vous avisez pas de dire à Calamity que sa ratatouille est indigeste si vous ne voulez pas dîner d’un jambon sous cellophane-purée Vico tous les soirs.
    Basile but son verre de vin à petites gorgées en observant avec malice Polycarpe s’imprégner des saveurs méridionales, hocher du chef, claquer de la langue.
    - Voilà, je suis prêt à en découdre avec le parti des légumes crus !
    - Bien parlé, amigos.
    Après le crash-test de la ratatouille, Polycarpe se carra contre le dossier de sa chaise, l’air repu et satisfait.
    - Ce qui m’obsède dans notre affaire Cornu, c’est l’incompatibilité de nos hypothèses. Pour Petit Lu, passons : il s’est avancé pour saisir la montre en or et s’est carapaté vite fait.
    - Une petite minute... La montre en or, c’était petit Lu ? Qu’est-ce qu’il foutait chez Cornu ?
    - Faites-moi le serment de garder le secret : il en va de la réputation du garçon. Cependant, il est difficile de faire l’impasse sur ses faits et gestes qui ont leur importance pour la reconstitution de ce casse-tête : voici les faits...
    Après Imogène et Mama, il mit Basile au courant d’un secret dorénavant plus connu que le loup blanc, et reprit le fil de son raisonnement.
    - Cornu était déjà mort si l’on en croit Iseult qui a cru, en entendant Petit Lu, qu’Ulysse revenait pour la tuer « dans un accès de folie meurtrière ». Donc, admettons qu’elle vient d’assister au meurtre et qu’elle s’enfuit de la maison dès le départ de Petit Lu. Qu’aurait-elle dû faire ensuite, en toute logique ?
    - Donner l’alerte, non ?
    - Elle ne l’a pas fait. Dans les jours suivants, après une de ses crises, elle retourne à Jonques, d’où elle écrit à Ulysse un courrier des plus confus, avouant à Ulysse que, sous l’emprise d’une hallucination, elle l’avait cru meurtrier, lequel ne prend pas la peine de lui répondre.
    - Et si c’est une hallucination, Ulysse n’est pas coupable... Le fait qu’il n’ait pas répondu est plutôt une saine réaction... Espérons qu’Ulysse a conservé cette lettre !
    - Hallucination ou pas, Iseult se trouvait alors dans la pièce en compagnie d’un mort et ne s’en était pas aperçu, alors qu’elle dit être restée près de lui... Quand même !  Comment ne pas remarquer l’inertie cadavérique ?
    - Je vous le concède, Polycarpe, c’est louche.
    - Iseult aurait-elle pu tuer Cornu, d’après vous ?
    - Ça me paraît bidon. Pourquoi aurait-elle tué ce vieux ?
    - Avec une fille aussi barjotte, le pourquoi du comment défie la logique. Vous ai-je dit que JR m’a parlé hier après-midi, en conduisant Godichon ?
    - Non.
    - Il est formel : Ulysse était à Rochebourg le trente et un octobre et non parti en vacances comme il l’avait annoncé. Son combi était garé au bord du bois des hauts et, par conséquent, non loin de l’entrée du souterrain.
    - Ah ? Tiens, tiens...
    L’air finaud, un tantinet égrillard, de Basile surprit Polycarpe.
    - Qu’avez-vous ?
    - C’est un secret de polichinelle, mais bien gardé par la population rochebourgeoise : on peut accéder au château depuis les hauts par un raidillon.
    - Et alors ?
    - Eh bien, la présence de la camionnette d’Ulysse à cet endroit ne prouve pas nécessairement qu’il a emprunté le souterrain. Il était peut-être au château.
    - Après avoir affirmé qu’il partait !
    - Dois-je vous faire un dessin ? Disons qu’il est peut-être parti quand même, après une visite de politesse, à Rosemonde.
    - Voulez-vous dire : galante ?
    - Hé ! Ce qui pourrait innocenter Ulysse et  justifier le comportement passionnel d’Iseult.
    - Mais inversement, révéler l’infortune du comte... Aïe, aïe, aïe !

    à suivre...