Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Les aventures de Polycarpe - 14 ème épisode

    LE VIEUX LOGIS

     Chapitre XIV

    Un crachin, qui pulvérisait sans discontinuer ses fines gouttelettes depuis quelques jours, baignait Rochebourg dans une atmosphère de port breton. Comme des pénitents, tête baissée sous leurs capuches, les gens traversaient les rues luisantes ; les lointains semblaient absorbés dans du coton hydrophile et les murs imbibés du château dressaient leurs pans sinistrement déchiquetés au-dessus des noires toitures d’ardoises.

    Ceinturé dans une vieille gabardine et coiffé d’un vieux couvre-chef ramolli, Polycarpe sifflotait au guidon de son Solex, en éprouvant un bonheur puéril à zigzaguer sur la chaussée pour prendre de belles flaques bien au milieu et faire habilement gicler deux gerbes d’eau symétriques.

    On était maintenant à la veille du concours de pêche ; les membres de l’alipa qui avaient secrètement espéré clouer le bec aux élus en organisant une joyeuse partie de campagne, scrutaient le ciel bouché, quelque peu nerveux avant cette journée décisive. Dans leurs K-way dégoulinants et bottés de caoutchouc, ils attendaient le matériel à installer, repérant l’endroit le plus aplani près de la rivière pour disposer la guinguette, prenant des mesures au sol à grandes enjambées et s’organisant pour le lendemain.

     L’irruption de l’anachronique vélomoteur interrompit une petite altercation : si le groupuscule des optimistes composé de Basile, Calamity et Imogène, prétendait que la truite mordait mieux par temps pluvieux, les pessimistes, Évariste et Constance, prédisaient un échec cinglant. Leur défaitisme ne les rapprochait pas pour autant, ils n’arrêtaient pas de se chicaner :

    - Si le trésorier avait eu l’intelligence d’exiger le règlement de l’inscription avant le concours, que les gens viennent ou non, la somme serait restée acquise à l’association, clama Constance d’une voix sèche en fixant avec reproche la cime d’un peuplier.

    Évariste plaida sa cause :
    - C’est pas facile de réclamer l’argent quand les gens s’inscrivent par téléphone.
    - Nous ne sommes pas encore rodés, dit Imogène sur un ton conciliant.
    - Rodés ou pas, c’est une question de bon sens, renchérit Constance, ravivant la zizanie.

    Calamity s’interposa :

    - On fera mieux la prochaine fois en se munissant de carnets à souche !

    - Il n’y aura peut-être pas de prochaine fois... du moins en ce qui me concerne !

    Tous les regards s’orientèrent en direction de Constance, qui extrayait son bottillon d’une taupinière avec un air dégoûté et exaspéré.

    - Personne n’est indispensable, fit remarquer le trésorier, un brin piqué.

    - On est déjà au bord du clash, ça promet ! commenta joyeusement Basile, en se frottant les mains énergiquement.

    Qu’il y ait foule ou qu’il n’y ait pas un chat, que Constance démissionne ou non, Polycarpe campait sur sa position de sympathisant impartial, refusant de se sentir concerné. Il s’estimait déjà assez poire de fournir le coup de main promis.

    Le tracteur de la commune arriva enfin vers dix heures, remorquant un plateau chargé de poteaux, de bâches, de tréteaux et de chaises empilées. Il stoppa dans le chemin empierré qui descendait vers la Gourmette. Berouette, en ciré jaune, d’une humeur massacrante, descendit de la cabine.

    - Putain, on en a chié pour charger, avec le collègue de Soutrain. Maintenant démerdez-vous, appelez-moi quand vous aurez terminé, je viendrai reprendre le bouzin.

    Basile, que l’exaspération des uns et des autres rendait hilare, bondit sur le plateau et distribua le matériel. Les poteaux de soutien et les barres de traverse furent emboîtés. Ils arrimèrent l’ensemble, le recouvrirent de la bâche qu’ils fixèrent par des crochets passés dans les œillets ; ils installèrent de longues tablées en posant les plateaux sur les tréteaux, alignèrent les chaises. En un temps record, le chapiteau fut mis en place. Basile proposa ensuite à toute l’équipe d’aller se requinquer devant un thé ou un chocolat. Il s’approcha de Polycarpe :

    - J’ai confié le café à Flora Bouton, je vais vous la présenter. Une mamie charmante qui a été danseuse de revues olé-olé dans sa prime jeunesse. Ma mère et Flora m’ont élevé. Elles ont été concubines, précurseurs en matière de Pacs !

     Polycarpe avait déjà rectifié pas mal de ses idées préconçues depuis son arrivée à Rochebourg  mais il en resta bouche bée. Basile lui bourra les côtes amicalement.

    - Hé, c’est la vie !

    Polycarpe récupéra son Solex qu’il mit au point mort pour le pousser en avançant aux côtés de l’instituteur, le long du sentier qui remontait vers le village, jusqu’au café.

    - Mon père a été un amant d’un soir, dit Basile. Je l’imagine beau, fort et intelligent - Il prit une pose avantageuse - Je crois que je lui ressemble ! 

    Alors qu’ils s’ébrouaient,  tapant leurs bottes sur le seuil, se défaisant de leurs imperméables avec des exclamations de galériens exténués, une extravagante personne, que Polycarpe supposa être l’ex-gogo girl, Flora Bouton, continuait imperturbablement de tricoter, une pelote sous le bras, assise sur un des hauts tabourets du bar. Une nébuleuse de cheveux gris s’échappait d’une insolite cloche gondolée qui devait dater de la dernière guerre.  Elle observait toute l’équipe par-dessus ses demi-lunes dont le cordon pendait devant ses joues. Un double menton et une bouche épaisse, le nez fin et l’œil narquois, lui donnaient l’air à la fois serein et perspicace ; les mains qui manœuvraient la laine et les aiguilles avec vélocité, finement striées de plis, évoquaient la patine des bois anciens.

    - J’ai fait deux perroquets et un ballon, annonça-t-elle, en tirant un mètre de laine du milieu de la pelote.

    - Flora, je te présente Polycarpe, annonça Basile, en attrapant un torchon pour essuyer les verres embués de ses lunettes, les regardant tour à tour, d’un œil myope et réjoui.

    Elle déposa son tricot sur le bar et glissa de son perchoir. Elle portait une sorte de tunique couleur de ficelle, sur une longue jupe en tissu d’ameublement qu’elle avait sûrement confectionnée elle-même et elle était chaussée de tennis. Ses formes épaissies contredisaient la finesse de ses poignets et de ses chevilles, vestiges de son enjôlant passé. Elle saisit Polycarpe aux épaules, renversant la tête pour le regarder sous le bord de son chapeau cloche :

    - J’ai voulu vous rencontrer, je suis allée au logis hier, mais vous n’étiez pas là, dit-elle, en lui plaquant une fraternelle bise sur chaque joue.

    - Vous vouliez me rencontrer !

    - Je voulais vous consulter pour Godichon : il a les oreilles molles.

    - C’est un signe de carence affective, affirma Polycarpe à tout hasard. Est-ce un âne ?

    - Merveilleux : vous avez deviné.

    Il eut le triomphe modeste et l’air moqueur.

    - Habitez-vous à Rochebourg ?

    - Oui, mais je vais, je viens, s’exclama-t-elle, balayant l’espace de grands gestes. Je suis venue pour régler cette histoire d’assainissement, vous comprenez, je dois faire creuser une tranchée... Je ne vais pas piocher moi-même !

    - Ne cherchez plus, dit aimablement l’ancien vétérinaire, pendant que vous batifolez sous d’autres latitudes, votre Godichon déprime...

    - Je ne batifole pas, monsieur ! Je fais partie d’une chorale qui se produit dans les festivals...

    - C’est évident, Flora, dit Calamity. Tout seul dans son grand pré, Godichon se languit.

    Ils étaient maintenant assis autour de la table centrale et ceux qui n’étaient pas face au bar, se tournaient pour suivre la préparation des boissons chaudes que Basile tirait du percolateur et que Flora disposait sur un plateau.

    - Vous devriez me le confier au Ranch, il se ferait des copains !

    - La pension est au-dessus de mes moyens, vous le savez bien, Calamity !

    - Ça peut s’arranger, si vous m’autorisez à lui atteler une carriole ou à le bâter pour promener des enfants...

    - Par exemple, demain, nous pourrions proposer une petite promenade en âne, dit Imogène. Le problème : qui va tenir les rênes... Polycarpe ?

    - Ah, non. Imogène, vous me harcelez ! Trouvez quelqu’un d’autre...

    Imogène rosit d’embarras.

    - Excusez-nous, Polycarpe.

    Basile leva les mains pour se défausser :

    - Impossible, je serai au barbecue.

    Évariste fit de même :

    - Moi, à la buvette et à la friteuse.

    - Calamity et moi, nous faisons le service, nous nettoyons les tables et la vaisselle...  précisa Imogène. Et Constance... Mais : où est Constance ? C’est elle qui devait faire l’accueil, le tirage de la tombola et la remise des prix !

    - Elle s’est tirée pendant qu’on installait les tables, dit Basile, en posant le plateau et en distribuant les tasses fumantes. Croyez-vous qu’elle viendra demain ? Moi, je suis sûr que non.

    Il prit place près de Calamity et lui entoura nonchalamment la taille. Elle rassembla son épaisse chevelure dorée sur le côté et se blottit contre son épaule.

    Évariste, encore ronchon, déclara :

    - Tant mieux. Pour casser une ambiance, elle détient le pompon !

    - Qui prendra sa place, alors ?

    Flora s’approcha d’Imogène dans le bruissement de sa jupe et posa la main sur son avant-bras, l’air résolu et concentré :

    - Mon petit voisin pourrait guider Godichon demain, pour promener les enfants pendant que je tiendrai le café. Pensez-vous que 2 euros la promenade d’un quart d’heure... ?

    - C’est correct, affirma le trésorier. Je ne vous l’ai pas dit, Polycarpe, votre ami Gilles Alix s’est inscrit avec quelqu’un !

    - Sa femme, Véro ?

    Pendant un instant, Polycarpe espéra que l’histoire triste se terminait par une happy end.

    - Un homme, un certain Sarrasin... Vous le connaissez ?

    Polycarpe hocha affirmativement la tête lorsque Calamity lança à la cantonade :

    - Savez-vous qui est venue plusieurs fois au Ranch cette semaine ?

    - Je parie que c’est Iseult de Touche !

    - Exact. Je l’ai trouvée très secouée par sa dernière hospitalisation. Et vraiment très bizarre : hier, elle a monté Mirador et l’a ramené dans un état épouvantable, en sueur, la bouche pleine d’écume... complètement affolé. Elle a dû l’éperonner et le cravacher... Ça ne lui ressemble pas.

    - Elle m’a rendu visite, au logis. Nous avons ensuite déjeuné au « Bux’s Trucks ».

    - Fichtre, pouffa Basile, vous ne lésinez pas !

    - C’est elle qui a choisi !

    - Cette fille renie ses origines !

    - Offrez-vous le restaurant à toutes les personnes qui vous rendent visite, ça m’intéresse ! galéja Flora, en pianotant la table.

    - Si le jeu en vaut la chandelle... Non, je plaisante : je voulais qu’elle me raconte ses hallucinations.

    Les convives, vivement intéressés, articulèrent en chœur un :

    - Et... Alors ?

    Une voix joyeuse, depuis le seuil du café, chantonna :

    - « Zorro est arrivé » !

     

    Marie Bulu se décapuchonnait et déboutonnait un grand imperméable.

    - J’ai une bonne nouvelle, dit-elle, le temps se lève, il y a même un petit carré de ciel bleu au-dessus de nous.

    Ils se rapprochèrent les uns des autres pour faire une place à Mama et Basile alla remplir une tasse de chocolat en plaisantant :

    - Vous savez vous pointer quand le travail est fini.

    - C’est vrai. Désolée. Mais à compter de cette minute, je suis à votre disposition : Muguette est suffisamment en forme pour s’occuper des petits. D’ailleurs, Jaco est inscrit au concours...

    Évariste soumit une idée :

    - Vous pourriez remplacer Constance.

    - Si vous voulez. Pas de problème. Est-elle malade ?

    - C’est un peu ça...

    - Malade du ciboulot ! grogna Évariste.

    - Indiquez-moi seulement ce que j’aurais à faire. Que disiez-vous quand je vous ai interrompus ?

    Flora regarda Mama au-dessus de ses lorgnons, avec une gravité d’Inquisiteur :

    - Nous parlions des hallucinations d’Iseult de Touche, n’est-ce pas Polycarpe ?

    Polycarpe trouvait gênant d’être sur la sellette, de divulguer des confidences et de nourrir une rumeur. Il était cependant curieux de recueillir quelques réactions. Il prit une pose détachée, une jambe par-dessus l’autre, en cramponnant sa botte.

    - Elle a des visions d’une ancêtre assassinée au château...

    Imogène l’interrompit :

    - La fameuse Bramabante ! Je pensais que Pierre racontait cela pour épicer la visite de la « chambre rouge ».

    - Probablement. Mais Iseult est formelle : elle la « voit » avec un poignard entre les omoplates. Elle a aussi l’impression d’avoir « vu » quelqu’un au logis qui étouffait Cornu avec un coussin.

    - Non. Pas possible ! Qui ?

    - Hum ! Je me méfie de ce genre de dénonciation, cette fille me paraît un peu dérangée.

     - Vous ne voulez pas nous donner un petit indice, la première lettre de son nom, par exemple ? implora Imogène.

    - Non.

    - Je vous approuve, dit Flora.

    - Moi aussi.

    - Vous avez raison.

    - Elle est vraiment à l’ouest, cette nana ! décréta Basile, qui rapportait de ses écoles le jargon de la jeunesse.

    Il posa un mazagran fumant devant Mama et reprit sa place contre Calamity avant de poursuivre :

    - Non seulement personne, excepté Ulysse, ne pénétrait chez Cornu mais le jour où il est mort, il était tout seul. La moitié du village a vu Ulysse partir dans sa camionnette en début d’après-midi.

    « Tout seul, sauf Petit Lu, le fantôme d’Iseult de Touche sous son plaid et Ulysse, peut-être » pensa Polycarpe, en épiant furtivement Évariste. Celui-ci avait l’attitude d’un passager en salle d’attente, qui regarde ses congénères d’un œil morne, les bras croisés, peu concerné par les histoires d’hallucinations. Il ne soupçonnait même pas que son fils ait pu avoir à faire avec Cornu pour un cambriolage et soit rentré à l’intérieur du logis. Il ne se préoccupait pas beaucoup de Petit Lu. Sans doute ne s’était-il même pas aperçu de l’absence de la moto.

    Cette pensée l’assombrit subitement : il n’avait pas encore remis l’argent dérobé par Petit Lu à Chimène. Il avait repoussé cette corvée jusqu'à maintenant par pleutrerie mais il n’y couperait pas : il prit la résolution de s’en débarrasser dès aujourd’hui.

    - Comment ça : « la moitié du village a vu partir Ulysse » ? demanda Mama. Moi, je n’ai rien remarqué !

    - Tu n’étais pas dans la bonne moitié, moi non plus d’ailleurs, dit Calamity.

    - Moi si, puisque je l’ai dépanné, dit Basile. Son combi n’avait plus de jus et je l’ai démarré avec ma bagnole en branchant des fils de batterie. Il partait chez des cousins à lui pour les vacances de la Toussaint.  Tu viens Calamity ?

    Il informa les autres :

    - On va à Cash  faire les courses pour demain, si vous pensez à quelque chose qui n’est pas sur la liste, c’est le moment.

    Imogène ouvrit le chéquier de  l’alipa et signa un chèque à l’ordre de Cash.

    - Nous vous ferons une délégation de signature pour l’avenir, tenez !

    - Je m’en vais aussi, j’ai deux ou trois bricoles à faire, dit Polycarpe, en enfilant les manches de sa gabardine.

    Imogène se leva :

    - Je vous accompagne !

     

    - Dites-moi, Polycarpe, puisque nous sommes entre nous...

    Les ruses cousues de fil blanc d’Imogène - qui désirait ardemment savoir ce qu’Iseult lui avait confié au « Bux’s Trucks » - laissaient Polycarpe de marbre. Lui-même refusait de prêter foi aux allégations d’une psychopathe. Cependant, il combla en partie la curiosité de son amie en lui apprenant qu’Iseult vivait en concubinage avec l’un de ses psychiatres. Ce n’était pas trahir la jeune fille qui s’était flattée d’accompagner le spécialiste dans les dîners en ville.

    Il eut une petite toux dubitative.

    - Zückervit la croit guérie. Je le crois bien optimiste.

    - Ou amoureux... Mais c’est elle qui se dit guérie... on n’a pas la version du fiancé. Comment avez-vous dit qu’il s’appelait... « Bite sucrée », c’est la traduction, n’est-ce pas ?

    Polycarpe la foudroya du regard, à la fois indigné et résigné. Cette femme était incontrôlable. Au moment de la quitter devant sa boutique, une idée soudaine lui traversa l’esprit :

    - Si vous aviez une heure à perdre, Imogène, je requerrais volontiers votre soutien dans une rude épreuve.

    Elle lui fit face et pencha la tête avec un petit sourire méfiant, pour sonder sa sincérité. Polycarpe tripota le levier d’embrayage de son Solex et avoua, penaud :

    - Je suis contraint et forcé de rencontrer Chimène...

    Imogène éclata de rire.

    - Je ne sais pas ce qui vous contraint, mais comptez sur moi ! Quand y allez-vous ?

    - Après le déjeuner...

    Elle déverrouilla sa porte qu’elle cala pour la maintenir grande ouverte maintenant que le soleil était revenu et elle s’apprêtait à retirer la petite pancarte : « En cas d’absence, s’adresser au café » quand elle se ravisa.

    - C’est d’accord. Et  je laisse ce carton jusqu'à mon retour...

    - Merci, Imogène, vous me sauvez la vie !

    - J’ai une proposition à vous faire : mangeons un morceau ensemble avant d’aller chez Chimène. J’ai un reste de gratin d’aubergines, du jambon...

     - Je reconduis ma machine au hangar, je me déleste de ma gabardine et je rapporte une barquette de framboises menacées de moisissures dans mon frigo.

     

    De chez lui, Polycarpe passa un coup de fil à Berouette, Chimène n’étant pas dans l’annuaire, pour annoncer sa visite.

    - C’est à quel sujet ? s’enquit le cantonnier.

    - J’ai récupéré l’argent volé. Soyons clairs, Berouette. Je pose comme condition de ne pas dévoiler l’identité de la personne, auteur du larcin. Elle se repent sincèrement et me charge de remettre l’argent à votre mère. Nous en resterons là, c’est d’accord ?

    - On a pas le choix, si je comprends bien ?

    Il avait le ton nasal et rancunier des insatisfaits.

    - Pas vraiment.

     

    Il chercha ensuite le numéro de la famille Côme, à Soutrain. Il n’avait nullement l’intention de rapporter directement à Ulysse les accusations d’Iseult, il était seulement curieux d’observer ses réactions concernant la jeune fille.

    La personne qui décrocha avait la voix molle et distraite. C’était la mère de son pilleur de plans. Elle posa l’écouteur le temps de chercher son fils : des bruits de télévision et de batterie de casseroles lui parvinrent. En saisissant le combiné, Ulysse mastiquait encore.

    - Ah, monsieur Houle ! Salut-ça va ?

    Le jeune homme paraissait sans aucune arrière-pensée et ce tic de langage, dans de telles circonstances, parut plutôt sympathique.

    - J’ai rencontré une de vos amies, vous savez. Elle vous cherchait. Elle ne savait pas que vous aviez vendu le logis. Je lui ai promis de vous contacter.

    - Iseult, sans doute ? Je sais qu’elle me cherche. Comment la trouvez-vous ?

    - Mon Dieu... Comme ci comme ça, c’est difficile de juger.

    - Cette fille est folle et c’est incurable ! Je ne tiens pas renouer avec elle, je n’ai pas une vocation de saint-bernard.

    - Elle désirait pourtant vous annoncer qu’elle est guérie.  Et ses fiançailles.

    - Pas possible ! Ce type doit être ou rudement costaud ou suicidaire !

    - Il s’agit de son psy, le Dr Zückervit...

    - Parfait. Elle va enfin me lâcher la grappe ! Et vous, monsieur Houle, ça boume ?

    Polycarpe sourit en lui assurant qu’en effet, ça boumait.

     
    A suivre…
     
     
     
     
  • Les aventures de Polycarpe - 13ème épisode

     

    LE VIEUX LOGIS

    CHAPITRE XIII 

    où Polycarpe rencontre une vicomtesse mytho,
    et découvre qu'il n'est pas le seul à avoir eu des visions
    dans "la chambre rouge"

    Polycarpe en avait enfin terminé avec le torchis et il attaquait le ravalement de la cheminée. Acharné à poncer la pierre depuis le tout début de la matinée, il était entièrement recouvert d’une fine pellicule de poussière. Il avait monté le son de la radio pour ne rien perdre d’une émission prometteuse sur le darwinisme. Malheureusement, c’était un exercice lamentable de vulgarisation et il était franchement déçu : les syllogismes sous-entendus par les intervenants l’exaspéraient : l’espèce humaine avait évolué depuis  le primate originel, donc : le contemporain était « supérieur » à ses ancêtres. Il  n’en ponçait la pierre qu’avec plus d’énergie, et sursauta quand une visiteuse, forçant sa voix, l’interpella pour la troisième fois :

    - Monsieur, s’il vous plaît ?  Excusez-moi... Je suis Iseult de Touche.

    Elle avait distraitement garé son cabriolet bleu glacier en travers de la place et frappait aux carreaux de la cuisine.

    Son visage pâle évoquait le museau d’une petite souris ; son long cou semblait contenir un flexible d’aspirateur tant étaient visibles les anneaux du larynx ; elle avait de grands yeux fiévreux et des cheveux trop courts. Avant de serrer la main décharnée de la jeune fille, il avait procédé à quelques ablutions et lui avait proposé son meilleur fauteuil : celui d’un aïeul ébéniste, situé sur un des rameaux culminants de son arbre généalogique, qui avait conçu ce siège extravagant dont l’immense dossier se déployait en plume de paon.

     Il alla couper le son de la radio et rapprocha une chaise qu’il enfourcha à califourchon, encore sous l’emprise de l’indignation.

    - Voyez-vous, mademoiselle, j’ai du mal à gober que je serai un jour un grand singe débile pour mes descendants !

    Elle croisa jambes et bras, fronça son minois, subitement rétrécie dans ce grand siège, évoquant une Alice cacochyme aux pays des merveilles.

    - Il ne s’agit pas de cela : l’être se transforme pour s’adapter. Logique, non ?

    - Ta-ta-ta. Ce n’est pas l’être qui se transforme mais la société. Est-ce que Socrate vous semble plus idiot que notre président de la République ? Les technologies modifient le milieu et nos habitudes, mais l’homme ressent, pense et souffre toujours de la même façon.

    - Autrement dit, pour vous, l’homme aurait surgi du chaos, achevé, comme Moïse dans son couffin ?

    - Bonne remarque ! C’est un problème insoluble, j’en conviens. Mais le doute doit être assumé. Je suis et demeure un pyrrhonien convaincu !

    Une moue ironique chiffonna le visage d’Iseult qui regarda Polycarpe en coin :

    - J’imagine déjà la plaque qu’on apposera sur votre logis : « Ici vécut un éminent sceptique, qui eut le doute pour seule certitude »...

    - Cela me conviendrait.

    Soudain rasséréné, Polycarpe retourna sa chaise et se rassit, s’adossant, cette fois, avec décontraction, allongeant et croisant ses courtes jambes.

    - Pardonnez-moi, je suis parfois soupe au lait.

    Iseult de Touche étira un petit sourire d’absolution et plissa les yeux avec un air supérieur.

    « Cette créature étrange me prend pour un grand singe débile, ma parole ! »

    Il éloigna magnanimement cette pensée.

    - Eh bien, mademoiselle, que puis-je pour vous ?

    - Sauriez-vous où se trouve Ulysse Côme, le jeune homme qui demeurait dans ce logis ? J’étais en cure ces derniers temps. J’ignorais qu’il avait déménagé.

    - Je me suis laissé dire que vous étiez, disons, bons amis...

    - On se connaît depuis l’enfance et nous avons eu des relations en dents de scie. Avec mon problème, j’ai fait de nombreuses cures de repos, qui ont beaucoup perturbé mes relations sociales.

    - Au point que vous ignoriez le déménagement d’Ulysse. Êtiez-vous en cure depuis si longtemps ?

    - J’ai fait plusieurs séjours entre lesquels, sous l’emprise des médicaments, il m’était déconseillé de conduire.

    En fixant Polycarpe d’un regard convainquant, elle précisa :

    - Maintenant, je suis parfaitement bien. Justement, j’aurais aimé lui annoncer ma guérison.

    - J’imagine que vous tenez beaucoup à ce jeune homme.

    - Je « tenais » à lui. Aujourd’hui, j’ai tourné la page. Je suis fiancée.

    - Félicitations.

    Elle abaissa les paupières.

    - Justement, ça aussi, j’aurais voulu le lui dire, de vive voix. À l’époque où « je tenais à lui », comme vous dites, la terre entière s’est liguée pour nous séparer. C’est d’ailleurs ce qui s’est produit. Ce que je ne comprends pas, voyez-vous, c’est l’acharnement qu’ils ont à me considérer irresponsable sous prétexte qu’il m’arrive de voir le corps astral de certains défunts.  Ce n’est pas ma faute, je suis convaincue qu’ils m’ont détraquée avec leurs électrochocs.

    L’incident de la chambre rouge fit craindre à Polycarpe ce traitement moyenâgeux pour lui-même, il releva un sourcil  :

    - Avez-vous un exemple de ces visions ?

    - Précisément, un truc bizarre... qui s’était produit ici même, dans votre  maison...

    « Le fantôme de Petit Lu, à tous les coups ! » pensa Polycarpe.

    Il jeta un œil sur sa montre qui indiquait bientôt midi. Il la fit tourner autour de son poignet et la tritura, en observant son vis à vis. Il désirait entendre la version détaillée de la jeune fille.

    - Nous pourrions bavarder en déjeunant...

    Elle se concentra sur cette proposition, alternant les enroulements de ses jambes et de ses bras, irrésolue. Il prit son indécision à revers :

    - Vous connaissez peut-être une table convenable dans le secteur ?

    - Il y a un resto sur la route de Bux, pas cher, sans chichis.

    - Parfait. Donnez-moi cinq minutes pour me changer.

    Avant de quitter la pièce, il se retourna :

    - Au fait, pour répondre à votre première question : J’ai rencontré Ulysse, il est venu ici même... Peut-être est-il encore dans les environs.

     

    Le «  resto sans chichis »  était un routier, le Bux’s Trucks, où ils partagèrent une longue table avec trois camionneurs. La salle vitrée, décorée d’une abondance de plantes en plastique poussiéreuses, donnait sur l’esplanade de stationnement remplie de semi-remorques. Polycarpe avait rapporté à Iseult ses conversations avec Ulysse et lui avait confié ses premières impressions de rochebourgeois.

    - Dans la vie, vous savez, dit-elle, tout à trac d’une façon énigmatique et quelque peu fébrile, il vaut mieux surfer sur la vague plutôt que de touiller la vase !

    Elle éclata d’un petit rire sec, nerveux, déchiquetant la serviette en papier de ses doigts maigrelets. Iseult filait mieux la métaphore qu’elle ne maniait la fourchette, ne prêtant qu’une attention modérée au céleri rémoulade qu’elle laissait ramollir sur son nid de laitue.

    - J’ai eu mon frère au fil, dit-elle. Pierre m’a raconté ce qui vous est arrivé dans la « chambre rouge ». En somme, maintenant, il y a deux fous en liberté !

    Polycarpe lui décocha un regard sévère sous de broussailleux sourcils.

    - Je récuse ces conclusions hâtives.

    - Figurez-vous que moi, à cause de ça et de quelques autres broutilles, je me suis tapée sept ans d’analyse et  des séances d’hypnose... en plus des électrochocs !

    - Fichtre !

    - Diagnostic : la vision de Bramabante est le résultat d’un traumatisme subi dans l’enfance, j’aurais mal digéré un prétendu complexe d’Œdipe, fait un amalgame compulsif entre mon père, qui m’abreuvait de ces histoires, et le croisé meurtrier. Et je passe sur le refoulement d’un fantasme d’inceste avec ce pauvre Pierre... Bref... Eh bien, grâce à vous, je sais que tout cela n’exprime que les délires de mes thérapeutes. Je me sens nettement mieux maintenant : le fait d’être deux à « visionner » Bramabante prouve que je n’ai rien imaginé !

    - Ou que le diagnostic n’est pas établi, nuança Polycarpe. Comparons nos hallucinations, voulez-vous ? Qu’avez-vous vu exactement ?

    Iseult décrivit sa scène :

    - Une femme est couchée sur le ventre ; elle baigne dans son sang : une large tache brune grande comme un tapis. Elle est vêtue d’un vieux brocart à ramages et porte une coiffe. 

    D’une voix quasi hystérique, elle ajouta :

    - Et je vois nettement le manche du poignard entre ses omoplates !

    Un des camionneurs, interrompant net le bobinage de ses spaghettis, jeta sur elle un regard effaré. D’un clin d’œil discret, Polycarpe lui fit comprendre qu’il ne fallait pas s’émouvoir des excentricités de sa partenaire.

    - À vous, maintenant. Qu’avez-vous vu ? demanda-t-elle.

    Il hésita. Bien que pourvue d’une intelligence exceptionnelle, Iseult avait indéniablement un grain. Il jugea prudent de ne pas lui dire qu’il avait « vu » autre chose, à la façon d’un mirage : une forme humaine, menue, translucide et vêtue d’une façon plus moderne. Il n’avait pas « vu » de poignard. Il avait même l’impression, maintenant, d’avoir « vu »... Iseult elle-même !

    - C’est difficile à dire... Je n’ai pas eu le temps de détailler la tenue vestimentaire. Il m’a semblé que...

    Il toussa.

    - …que la femme était allongée sur le dos, les mains jointes… et… en fait, je ne sais plus !

    Il avala un grand verre d’eau de source.

    - Normal, fit-elle avec assurance. Moi, je l’ai vue plusieurs fois, c’est plus précis.

    L’expression rassérénée de la jeune femme ne le rassura pas, son problème à lui n’était pas résolu. Gix avait probablement raison : c’était le contrecoup des tristes événements survenus dans son existence, son cas n’avait rien à voir avec les dérangements psychotiques d’Iseult de Touche. Il envisagea de se doper au magnésium.

    Une serveuse apporta la côte de porc aux pois cassés qu’il avait commandée et substitua à l’assiette de crudités, non entamée par la jeune fille, une côtelette d’agneau aux haricots verts, en entrechoquant la vaisselle.

    - Quel est donc ce truc « bizarroïde » que vous avez vu au logis ?

    - Le docteur Zückervit...

    - ?

    - C’est le psy qui m’a aidé à tourner la page et me considère guérie. Il m’a expliqué que j’avais fait un transfert de culpabilité, en reportant ma pulsion thanatos sur Ulysse pour blanchir  a posteriori mon inconscient quand on a appris le décès de Cornu.

    - C’est à dire ?

    - Aujourd’hui, je sais que j’ai imaginé cette scène : J’ai cru voir Ulysse en train d’étouffer le vieux Cornu avec un coussin.

    Polycarpe arrêta de mastiquer et, à nouveau, fit un signe au camionneur qui était pris d’une quinte de toux après avoir avalé de travers : encore une révélation de ce genre et l’homme allait utiliser sa CB pour les faire coffrer.

    - Vous étiez entrée dans la maison ? Tout le monde prétend que le vieillard ne voulait voir personne.

    - Au début de l’emménagement d’Ulysse au logis, il m’arrivait de lui  rendre visite. Cornu était d’accord. Même quand Ulysse et moi, ça a plus ou moins foiré, je continuais à rendre visite au vieux bonhomme. Il n’était pas aussi désagréable qu’on le dit. À cause de sa mauvaise vue, il me demandait de lui faire la lecture de documents : il adorait les biographies. Il m’avait même fait un cadeau pour le service que je lui rendais : un Perfescope... que j’ai cédé à mon frère pour compléter sa collection. Et d’ailleurs, il ne l’utilisait jamais étant à moitié aveugle. La seule chose qu’il m’imposait était de ne pas ébruiter nos rencontres : il se méfiait de tout et de tout le monde et de ce côté-là, j’en conviens, il n’était pas net, légèrement parano sur les bords.

    - Vous vous rendiez au logis en cachette ?

    - Pas spécialement, mais je passais par derrière. Quand je suis venue cette fois-là, Ulysse n’était pas dans la maison et  Cornu était assoupi. J’ai décidé d’attendre qu’il se réveille en feuilletant une petite brochure sur les chauve-souris, quand j’ai entendu un léger grincement du parquet. J’ai été surprise. Pas trop rassurée, je me suis glissée dans l’ombre d’une encoignure.

    - C’était Petit Lu !

    - Non, c’était Ulysse. Enfin, c’est ce que j’ai cru. Il m’a semblé assister à une scène réelle : il a appuyé le coussin contre le visage de Cornu qui s’est assez peu débattu puis, il est reparti très vite. J’ai voulu voir si Cornu était encore en vie, en vérifiant son pouls,  mais j’ai entendu à nouveau des bruits. Paniquée, j’ai attrapé le plaid que Cornu avait sur  les genoux ; je me suis fourrée dessous et, comme des pas se rapprochaient, je me suis enfui dans le couloir. Figurez-vous que j’étais tellement persuadée d’avoir vu Ulysse étouffer Cornu que j’ai eu peur qu’il revienne pour me faire la même chose dans un accès de folie meurtrière. Vous comprenez ? Je croyais qu’il m’avait aperçue. Et puis, j’ai entendu une voix m’interpeller : « Hé ! toi ? Tu fais Halloween ? ». Je suis sûre que ce n’était pas la voix d’Ulysse, ni son pas quand il a déambulé dans la pièce, comme s’il partait et puis revenait... La couverture était trop épaisse pour que je distingue quoi que ce soit.

    - Zückervit a eu raison, Iseult. Vous avez fantasmé. Sinon, à si peu de temps d’intervalle, les deux visiteurs n’auraient pu manquer de se rencontrer !

    « À moins que l’un des deux ait emprunté le souterrain ! »  Polycarpe garda pour lui cette pensée qui aurait encore compliqué les choses.

    - C’est certain. J’ai pris la poudre d’escampette, dès le départ du gars quand j’ai entendu claquer le porte en bas.

    Polycarpe considéra l’assiette d’Iseult. Elle avait écarté ses aliments du bout de sa fourchette et ingurgité la moitié d’un haricot vert.

    - Vous devriez manger un peu, voulez-vous que je vous commande autre chose ?

    - Je n’ai jamais faim. Zück arrive tout de même à me faire avaler des fromages blancs battus avec des fruits et me gave de vitamines. C’est un problème quand nous dînons en ville.

    - Vous dînez en ville avec votre psy ?

    Elle se redressa fièrement avec un sourire de gamine qui a raflé tous les premiers prix de la classe :

    - C’est avec lui que je suis fiancée... Un homme charmant et riche qui prend soin de moi.

    « Un substitut de papa, probablement » pensa Polycarpe. Il changea de sujet :

    - J’ai aperçu votre cheval au centre équestre, c’est une magnifique monture.

    - Je l’ai dressé moi-même, c’était un poulain que mon frère m’avait offert pour mes dix-huit ans.

    - À quoi bon vous obstiner à vouloir rencontrer Ulysse... Puisque vous avez « tourné la page », comme vous dites. Contentez-vous de lui téléphoner !

    - C’est que je lui dois des explications et des excuses : la scène que je vous ai racontée, je l’ai décrite dans une lettre que j’ai envoyée depuis Jonques.

    - Vous l’accusiez de meurtre !

    - Je ne l’accusais pas ! Je voulais qu’il me confirme simplement qu’il n’avait tué personne.

    - Vous a-t-il répondu ?

    - Même pas.

    - Évidemment, il était dans une situation délicate : vous répondre y compris par la négative, c’était entériner l’hypothèse d’un assassinat, contre l’avis du docteur qui avait délivré le permis d’inhumer ! Et s’il vous avait reproché cette supposition, il aurait suggéré votre délire ! 

    - J’aurais été verte de rage, j’avoue.

    Polycarpe suggéra de lever le camp.

    « Votre nouveau fiancé a du mérite, vous n’êtes pas une personne simple », s’abstint-il de dire.

    à suivre...