Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Les aventures de Polycarpe - 8ème épisode

     Je voulais remercier tous ceux d'entre vous qui me lisent, et vous êtes nombreux, c'est inespéré et c'est exactement l'objectif d'un auteur... Et ceci grâce à cette technologie dont on ne mesure pas encore l'impact dans le domaine artistique. Je renvoie au site, au blog et aux livres de Joël de Rosnay qui analyse ce phénomène de l'internet et du blog qui transforment les mass média en médias de masse : www.pronetariat.com .

    Voici le suite de mon "VIEUX LOGIS"...

    Résumé du dernier chapitre : Polycarpe et Gix ont déjeuné chez Marie Bulu et ses enfants, dans le jardin sous les arbres, en compagnie d'Imogène qui vient de découvrir l'infidélité de son mari viticulteur, apiculteur et macho grognon... Polycarpe lui a rendu visite et l'a interrogé sur Cornu...

    CHAPITRE VIII

    Polycarpe déchargea son vin puis vérifia le travail de Petit Lu. Par bonheur, il n’avait pas découvert de fantôme dans une plantation de pavots. L’enclos était maintenant entièrement fauché, il ne restait plus que les arbustes à élaguer. Il ne serait peut-être pas utile de labourer, il suffirait de tondre court pour avoir un espace propre et agréable.
    Il alla chercher le carton des documents sur Rochebourg. Puis, se carrant confortablement dans son vieux fauteuil, les pieds croisés sur la table basse qu’il avait poncée, à proximité de la fenêtre, il entreprit la lecture du fascicule manuscrit.
    Il n’était pas aisé de déchiffrer cette écriture, le papier était rouillé par endroits ce qui rendait certains passages illisibles. Pour le Père Bellay de Turpin, les ancêtres de l’actuel comte, assiégés par les révolutionnaires qui avaient incendié le château, avaient été contraints de fuir en empruntant le souterrain. Pris à revers, ils auraient enfoui leurs biens : bijoux, argenterie, et louis d’or, dans quelque anfractuosité du rocher à la sortie du tunnel, avant de périr embrochés, ainsi qu’en témoignait l’auteur.
    Intime des de Touche, l’ecclésiastique connaissait leur fortune et donnait le plan du souterrain emprunté. Léonard Cornu, en lâchant ses chauves-souris, cherchait probablement à repérer une ou plusieurs issue désaffectées par où se faufileraient des bestioles, afin de localiser le soi-disant trésor et il y avait fort à parier qu’Ulysse avait pour mission de guetter dans quelque bois de la commune, ces petits mammifères volants bombés en fluo.
     Outre ce petit fascicule, un ouvrage répertoriait tous les monuments historiques du canton de Chassac, dont l’église, la chapelle, la croix du cimetière et le château de Rochebourg.
    Refermant l’ouvrage qui mentionnait son « remarquable logis du XVème », Polycarpe continua l’inventaire du carton : il trouva une carte d’état-major  comportant le tracé en pointillé, marqué au feutre, du supposé souterrain se prolongeant jusqu’à Soutrain, ainsi qu’un petit catalogue du Muséum d’Histoire Naturelle de Chassac, recensant les diverses variétés de chiroptères, nom savant des chauves-souris.
    Le téléphone sonna. C’était Calamity.
    - J’ai pensé que vous n’étiez jamais venu au ranch... Je vous invite ce soir, avant la réunion de l’alipa qui se tient ici, voulez-vous ?
    -  Pourquoi pas ? Mais je dois décommander mon dîner chez Basile.
    - Il est prévenu. Il sera là aussi. De toute façon, vous auriez mangé la même chose. Venez de bonne heure, si vous le pouvez, j’aimerais vous montrer mon installation.
    - Le temps de mettre mon smoking et j’arrive !
    Elle éclata de rire.
    - À tout à l’heure. !
    Polycarpe fourra en vrac les documents dans leur boîte et fonça chez Imogène, acheter un pot de miel pour Calamity.
    Il poussa la porte, produisant le tintement des clochettes.
    - C’est Polycarpe, lança-t-il d’une intonation légère, qu’il jugea stupidement bêlante.
    - Passez derrière ! Je suis occupée.
    Elle démoulait des pains d’épices sur une grande plaque. Leur cuisson, dans le petit four rudimentaire de sa kitchenette, répandait une odeur délicieuse.
    - C’est la première fois que je les fabrique ici, c’est un peu long car je dois faire plusieurs fournées, mon four est mini... mais ça va, ils sont réussis. En voulez-vous une petite tranche ? Chaud, c’est encore meilleur. Tenez, goûtez...
    - Je confirme la touche d’anisette, spécialité maison, dit Polycarpe en appréciant le gâteau.
    Elle le regarda fixement.
    - C’est lui qui vous l’a dit, n’est-ce pas ? Il est le seul à connaître ma recette. Vous avez vu Anatole ?
    - J’ai fait l’acquisition d’un excellent vin. Et j’ai discuté avec votre mari. Un homme, comment dirais-je... peu malléable.
    - Le moins qu’on puisse dire.
    - Vous semblez lui manquer beaucoup.
    - Tant que je n’émets aucun avis et que je n’utilise mes cordes vocales que pour approuver haut et fort tout ce qu’il dit et tout ce qu’il fait, je vous l’accorde, je dois lui manquer. Aïe !
    - Vous vous êtes brûlée, puis-je vous aider ?
    - Retenez la plaque, je sens que tout va basculer... Cette installation devra être améliorée, je crois. Voilà...
    - Il est certain qu’à la ferme, vous êtes magnifiquement équipée.
    - En effet. Mais voilà : j’ai un problème. Puis-je vous parler sincèrement, avez-vous cinq minutes ?
    - Je vous en prie.
    - Vous savez, Polycarpe, Anatole voudrait que je sois son reflet parfait, que je pense à sa façon, que j’agisse comme il le ferait, que j’aie exactement les mêmes préoccupations, que je ressente ses douleurs, que j’ai sommeil quand il a sommeil, etc.
    - Vous faites le portrait d’un Narcisse, qu’on imagine plutôt délicat, efféminé, et non pas affublé d’une barbe d’ogre.
    - Eh ! bien, sous l’aspect d’un bon viticulteur rustaud, se cache, en partie, un authentique Narcisse. Il ne peut pas aimer autre chose que son image. C’est inattendu, vous ne trouvez pas? Mais ne restez pas debout, asseyez-vous...
    Elle posa les moules à cakes dans l’évier et les remplit d’eau chaude, avec une giclée de Paic.
    - Pourquoi dites-vous : « en partie » ?
    - C’est qu’en réalité, Narcisse aime son reflet tandis que mon mari, veut imposer à une autre personnalité, la mienne, de devenir son sosie exact. Autrement dit : de ne plus exister en tant que moi-même.
    - Mais il est impossible que deux êtres soient semblables... à moins d’un clonage, peut-être...
    Elle récurait les moules dans la mousse.
    - Plus précisément, je crois que je devrais être le double d’Anatole avec, pour son bon plaisir, un sexe féminin.
    - Ce qui nous enlève au moins un doute : Anatole Cordet n’est pas homosexuel.
    - Oui, mais hormis cet aspect physiologique des choses, c’est un grognon qui est resté sur l’idée de la femme entièrement dévouée à l’homme avec un grand H.
    Imogène interrompit le rinçage de sa vaisselle :
    - Croyez-vous que ce mythe d’Eve fabriquée dans la côte d’Adam est responsable d’un tel délire ?
    - Ou bien : faut-il imaginer que sa mère battait son père et qu’il ait éprouvé du ressentiment pour le genre féminin ?
    - Mon Dieu ! s’esclaffa Imogène. Qu’allez-vous chercher ?
    - Vous semblez dominer votre amertume et rester assez objective.
    - Ce n’est pas non plus la fin du monde. Dans le cas présent, savez-vous ce que je cherche ? À trouver quelle doit être mon attitude pour l’obliger à m’accepter comme je suis... Ce n’est pas une mince affaire. J’ai dû moi-même me regarder en face. Figurez-vous que je consigne tout cela dans un cahier...
    - Ah bon ? fit semblant de s’étonner Polycarpe, en attrapant un torchon pour essuyer les ustensiles qu’Imogène retournait sur la paillasse de l’évier. Ainsi, vous écrivez ?
    - Si on veut, mais ce n’est pas une fiction, je m’en tiens aux faits : je décortique nos scènes de ménage pour comprendre à quel moment ça dérape et j’espère bien trouver une solution et remettre notre mariage dans le bon sens !
    - Voulez-vous l’avis d’Anatole Cordet, concernant sa présumée relation avec Constance Sirre ?
    - Vous n’en avez pas parlé, j’espère !
    - Bien sûr que si ! La dégustation dans le chai était propice pour aborder ce sujet : selon lui, « la Gertrude Riboit » lorgne depuis longtemps sur vos terres et il ne serait pas surpris qu’elle manigance de vous pousser au divorce, sachant que vous avez quitté le domicile. Si vos biens étaient séparés et les terres vendues, elle jouirait d’un droit de préemption... Je pense qu’il a raison.
    - Quelle vieille toupie ! De toute façon, je n’ai jamais parlé de divorce. J’imagine qu’on a bien le droit de vivre séparés sans divorcer ! Voyez Basile et Calamity ! En m’installant ici, je n’ai pas, à proprement parler, quitté le domicile puisque cet endroit est un bien commun... Je n’aurais pas la folie de casser un outil de travail comme le domaine.
    - Vous devriez rassurer Anatole en le lui disant.
    - Eh ! bien, je préfère le laisser mijoter, figurez-vous... Je n’ai pas vocation à le « rassurer », j’ai tendance à penser que c’est à lui de me rassurer sur son comportement.
    Elle entreprit de découper les feuilles de cellophane dans lesquelles elle empaquetterait les pains d’épices lorsqu’ils seraient refroidis.
    - J’étais venu acheter un pot de miel pour Calamity qui m’invite à dîner et à visiter le ranch.
    Polycarpe prit du miel de tilleul présenté dans une jolie coupe en verre gravé d’une abeille. En lui rendant la monnaie, Imogène lui demanda de ne pas ébruiter ces confidences.
    - Bien sûr, l’assura Polycarpe. J’espère que c’est une preuve de confiance et d’amitié de votre part.
    - Ne sous-estimez pas, non plus, la part d’égoïsme qu’il y a trouver une oreille compréhensive...
    Au volant de sa bétaillère, en se rendant chez Calamity, Polycarpe se reprocha d’avoir provoqué cette dernière réplique. Le fait d’être ravalé au rang d’oreille compréhensive le rendit soudain solidaire d’Anatole.
     
    L’accès au gîte d’étape de Calamity se faisait par une sorte de piste empierrée, piégée de nids de poule, qui passait entre un bois sur la gauche et l’enclos des poulinières, à droite. Les bâtiments en U entouraient une grande cour pelée. Au-delà d’un hangar où se pratiquaient les exercices de manège, des hectares de prairies descendaient en pente douce vers la Gourmette. Quelques gros chênes rompaient la monotonie de la déclivité. Un chemin longeant les écuries s’enfonçait dans la campagne, sous une voûte de feuillages.
    - J’organise des randonnées, expliquait Calamity. J’héberge aussi des groupes, des classes de nature, des stages de réinsertion, des séjours de handicapés mentaux. Ici, c’est le bâtiment d’accueil avec une salle réfectoire équipée d’une cuisine et au-dessus, une salle dortoir. Il y a les installations sanitaires ad hoc.
    - Avez-vous reçu des subventions ?
    - Quelques unes tout de même, pour recevoir les handicapés et les délinquants.
    Elle donnait évidement des cours d’équitation.
    - Je leur montre comment seller, harnacher, atteler, bouchonner et monter un cheval. Pas très loin, il y a un plan d’eau où les groupes vont à cheval, pique-niquer, se baigner...
    Elle lui indiqua les écuries. Les chevaux avaient les robes brillantes. Polycarpe flatta l’encolure d’un beau cheval noir qui inclina plusieurs fois la tête.
    - C’est Mirador, dit-elle. Il est d’une politesse exquise. Je ne possède que Bourrache, ma petite jument pie préférée, Camélia et Diafrane, deux juments de réforme, assez placides, qui sont montées par les débutants. Les autres chevaux sont pensionnaires. Et voilà où j’habite : c’est une ancienne chèvrerie. Les paysans qui m’ont cédé la ferme ont conservé leur habitation.
    Il pénétrèrent dans une longue pièce au plafond bas dont la façade sur cour était pourvue d’une série de portes à panneaux superposés, façon astucieuse de clore l’étable sans emprisonner les petites chèvres curieuses de regarder dehors. Maintenant, les vantaux supérieurs étaient vitrés.
     L’aménagement était sommaire et rustique : un coin cuisine, un coin repas et un coin bureau étaient matérialisés par des poutres verticales entre lesquelles on avait monté des murets de briquettes. Une cloison de grosses planches séparait ce séjour d’une chambre et d’une petite salle de bains. Et, au milieu de la pièce trônait un gros poêle de faïence.
    Ils entendirent un moteur de voiture et Basile fit irruption dans le séjour.
    - Vous avez tout vu, Polycarpe ? demanda-t-il. C’est chouette, n’est-ce pas ?
    - Je ne m’attendais pas à découvrir une véritable entreprise !
    - Passons à table, pour avoir terminé à neuf heures pétantes, dit  Calamity. Constance ne supporterait pas de nous trouver au milieu du repas. Ma voisine m’a donné des haricots verts, et j’ai un jambon cru que tu voudras bien couper, Basile, pendant que je mets le couvert ?
    - Que puis-je faire ?
    - Déboucher la bouteille de vin et nous souhaiter bon appétit !
     
    Dans la nuit éclata un orage terrible. Il tournait au-dessus de Rochebourg accompagné de rafales de vent, de trombes d’eau et d’explosions de foudre qui illuminaient violemment la chambre de flashs bleuâtres. Le réveil électrique clignotait, interrompu par une panne de courant. Polycarpe, réveillé, écoutait craquer la maison et craignait d’avoir la moitié de sa toiture envolée au petit matin.
    Les coups de tonnerre le rendaient d’autant plus irritable qu’il était rentré de la réunion assez mécontent. Et durant l’insomnie de cette nuit apocalyptique, il y repensait, de façon obsessionnelle. Il se maudissait de s’être laissé embobiner de fil en aiguille, pour la simple et candide raison qu’il éprouvait de la sympathie pour les membres de l’association.
    Il avait d’abord assuré de son aide Basile et Évariste pour le montage et le démontage du grand barnum, prêté par la commune de Soutrain, à l’occasion du concours de pêche. Il s’était, ensuite, laissé confier des billets de tombola, répartis entre tous, destinés à récolter des fonds, et il se voyait mal, en VRP bénévole, convaincre les gens de tenter leur chance pour gagner le four à micro-ondes mis en jeu. 
    Enfin, sa proposition de faire don à l’association de tous les vieux bouquins qui encombraient son grenier, en vue d’une foire aux livres anciens, avait dégénéré, par crainte d’une pénurie d’intellectuels, en « foire aux vieilleries » prévue pour l’automne, sorte de vide-grenier du dernier plouc, où il était sollicité pour tenir la buvette.
    « Si on a ce temps-là dimanche prochain, le concours de pêche sera un fiasco » songea-t-il, avec une sournoise délectation.
    Il ne retrouva sa sérénité qu’en envisageant d’acheter lui-même le carnet de tombola, et en prenant la résolution, dans l’avenir, de refuser sa participation à la moindre buvette ainsi qu’au montage de stands, barnums ou rangées de sièges, quelles que soient les pressions dont il serait l’objet.
    « Il y a assez de morveux comme Petit Lu qui ne font rien de leurs dix doigts et qui pourraient bien se rendre utiles ! » bougonnait-il, en se retournant à chaque coup de tonnerre, étouffant dans l’air moite de la chambre.
    Le grondement de l’orage s’apaisa, s’éloigna. La pluie cessa subitement. Polycarpe ouvrit grand la fenêtre et finit par se rendormir.
    Au matin, le soleil resplendissait et il montait du jardin une bonne odeur de foin mouillé.
    Il fit le tour des mansardes pour inspecter la toiture. Par une lucarne du pignon, il apercevait les ondulations de la campagne légèrement voilée par une brume de chaleur : les étendues de blés jaunes entre le vert profond des vignes sous un ciel d’un bleu de cobalt formaient un tableau idyllique. La propriété des Cordet lui apparaissait en miniature, posée comme un jouet au milieu des rangées de ceps. Il comprit l’utilité de la poterie offerte à Mama, en découvrant une mare à l’endroit où il l’avait trouvée ; il épongea et plaça une énième cuvette sous la fuite. Et redescendit dare-dare en entendant  la sonnerie du téléphone.

    à suivre...

  • Les aventures de Polycarpe - 7ème épisode

    Résumé des chapitres précédents.
    Les choses se compliquent : Léonard Cornu était en réalité Léon Corbeau... Pourquoi ce magistrat a-t-il été démissionné ? Non content de bomber les chauve-souris en fluo, était-ce lui qui faisait pousser du cannabis dans les serres du logis ? Joli coco ! En attendant, une petite bouffe sympa se prépare chez Mama...

    CHAPITRE VII 


    Marie Bulu avait lancé l’idée d’une petite bouffe, ce dimanche, dans son jardinet et avait convié Polycarpe et Imogène. Invoquant la visite de Gix, Polycarpe avait d’abord refusé.
    - Si votre ami supporte les acras de morue, les boudins antillais, le miel et le pain d’épices, il se joindra à nous, décréta-t-elle.
    Polycarpe ne voulait pas arriver les mains vides, mais n’avait rien prévu. Dans la mansarde qu’il avait explorée l’autre soir, il avait remarqué une poterie dont la bordure et les anses étaient enduits d’un émail bleu vif qui ferait l’affaire. Il la récura et l’essuyait, en guettant par la fenêtre l’arrivée de son ami, quand Gix fit son arrivée sur la place.
    - C’est pas vrai ! On est bon pour trois mois de rumeurs les plus fantaisistes ! pouffa Polycarpe.
    Son ancien associé était revêtu de la panoplie complète d’un coureur du tour de France. Il était moulé dans une tenue fluorescente, à damier rose fuchsia et bleu pétrole, les mains protégée de mitaines et le crâne enserré dans une sorte de casque à pointe. Il descendait d’un magnifique vélo, ruisselant de sueur. Une volée de mioches le suivaient à distance et les résidents de la place, n’osant pas l’observer franchement, l’épiaient discrètement en ne penchant qu’une épaule dans l’encadrement des portes et des fenêtres.
    Gix souleva son vélo poids-plume d’une main et, encore essoufflé, déambula maladroitement sur de bizarres chaussures.
    - Je sais, j’ai l’air con. Cadeau pour mes cinquante ans... Le vélo et la tenue, une idée de Véro... Toute la famille s’est cotisée ! expliqua-t-il, mi-fier, mi-penaud.
    Il compulsa son compteur :
    - Je suis parti à dix heures trente-cinq de Chassac. J’ai fait du vingt-six de moyenne... Pas mal, non !
    - Bravo, un vrai petit Virenque ! Entre te rafraîchir. Si tu veux te doucher...
    Gix fit, du regard, le tour de la pièce, leva les yeux au plafond  et siffla.
    - Superbe ! Fais-tu la restauration toi-même ?
    - Pour ce qui est du gros œuvre, j’attends des devis : je fais un dossier de demande de subvention auprès des Bâtiments de France.
    Il ajouta, avec un léger voile de culpabilité dans le regard :
    - Bien que je ne me sois pas préoccupé outre mesure de cet aspect de la question, cette demeure est vraiment... historique.
    - Franchement, je n’aurais pas cru que tu ferais ce virage à cent quatre-vingts degrés ! Passer de l’apparte rose dragée, moquette et pompons aux rideaux, à cette baraque en ruine... Tu m’épateras toujours.
    Polycarpe jeta un regard appuyé sur la tenue vestimentaire de son ami.
    - J’en connais un autre qui va épater du monde : mes copines de Rochebourg ! Figure-toi qu’on est invité...
    - Mince ! Tu aurais dû me prévenir ! J’aurais pris une tenue de rechange.
    - Elles ne jugent pas le moine à l’habit !
    - Quand même, je ne suis pas très à l’aise. Je comptais me déloquer sans façon pour partager un repas entre vieux garçons...
    - Est-ce qu’un bermuda tahitien, un tee-shirt et des tongues feraient ton affaire ? C’est tout ce que j’ai à te proposer de décontracté dans ta taille...
    - Impeccable. Soit dit entre nous, je suis bien heureux de connaître tes nouvelles amies...
    Il jeta à Polycarpe un œil oblique, égrillard : 
    - Y a-t-il quelque chose avec quelqu’une ?
    - Non, absolument pas. Écoute, Gix : il n’y aura pas d’autre femme dans ma vie. Personne. Compris ?
    Gix acquiesça d’un air farouchement convaincu. Trop ostensiblement convaincu pour être sincère et Polycarpe insista :
    - J’ai dit : « Personne ». Tu te mets ça dans ta petite tête, mon vieux !
     
    Mama les accueillit, visiblement épanouie d’organiser cette petite réception, habillée d’un boubou éclatant, dans les rouilles et les jaunes, et reçut la poterie avec des exclamations enthousiastes.
    Deux parasols complétaient l’ombrage d’un noisetier, au-dessus de deux tables mises bout à bout pour contenir neuf couverts.
    - Les petits aussi ont des invités, expliqua-t-elle, en désignant plusieurs gamins assis dans l’herbe.
    Ils se goinfraient de chips piochées dans un saladier tandis que Biros guettait les miettes, son bout de queue agité comme un métronome. Il y avait Jaco, les deux  autres bambins que Polycarpe avait déjà aperçus - qui se révélaient des fillettes, aux couettes attachées par des rubans - plus  deux  garçonnets de l’âge approximatif de Jaco.
    Muguette, dans une jolie robe blanche à froufrous, protégée d’un grand tablier de cuisine, vint leur donner une poignée de main énergique et retourna dans la cuisine en expliquant joyeusement qu’elle préparait une spécialité antillaise.
    Polycarpe dévisagea la mère et la fille subitement ressuscitée.
     - Je vous expliquerai, dit Mama.
    Elle prit le bras de Gilles, le conviant à s’asseoir près d’elle :
    - Si vous êtes l’ami de monsieur Houle, je vous félicite. Alors, dites-moi : avez-vous une femme, des enfants... Comment vous appelez-vous ?
    Ils bavardaient tous les trois comme de vieilles connaissances quand Imogène monta les marches de la courette.  Elle portait un caraco fleuri sur une longue jupe souple et des spartiates en cuir, coiffée comme d’habitude à la diable. Avec un sourire contraint, elle fila directement vers la cuisine déposer  les spécialités de son magasin, avant de revenir saluer tout le monde et confier à l’oreille de Mama, en lui enserrant les épaules, un petit secret qu’elles scellèrent d’un regard réciproque, avant de se mettre à bavarder comme si de rien n’était.
    Les deux hommes auxquels la manœuvre n’avait pas échappé, s’adressèrent un coup d’œil. Gix, d’une mimique muette, y ajouta une touche de congratulation à l’adresse de son ami, pour le choix judicieux de ces délicieuses personnes.
    Le punch planteur eut un effet stimulant sur la conversation qui roula un moment sur le projet d’assainissement.
    - C’est un impôt scandaleux ! Je ne suis pas en mesure de payer une somme pareille ! déclara Mama.
    - Je compte bien demander l’échelonnement de la facture ! dit Polycarpe. Je n’avais pas prévu une telle dépense.
    - À propos, est-ce que les eaux usées vont à la rivière ? s’enquit Gix.
    - La plupart des gens ont des installations personnelles. Nous avons réalisé des travaux de romains à la maison...
    - Certains fossés répandent une puanteur...
    - Admettons que c’est utile, mais c’est trop cher... Et puis, nous payons tout et qui va se faire mousser lors de l’inauguration, je vous le demande ?
    - Lebastien et ses acolytes...
    - Et voilà !
     Les épices associés à la chaleur, abattirent les dernières résistances qui entouraient le secret du prompt rétablissement de Muguette ainsi que les confidences d’Imogène.
    Une carte postale, envoyée de Bruxelles dont le texte avait ranimé Muguette - « Baiser d’un pauvre poète incompris, signé : Sèbe Malthus » - fit le tour de la table comme un trophée.
    Imogène annonça, empourprée par la colère, qu’Anatole la trompait : l’appel anonyme de quelqu’un qui déguisait sa voix, lui avait révélé, ce matin même, une prétendue liaison de Anatole avec Constance Sirre.
    - Je lui raccroché au nez, dit Imogène. Il y a eu un deuxième appel insistant, mais cette fois, j’ai laissé sonner.
    Viticulteur, apiculteur et bouilleur de cru, de surcroît adjoint au maire, Anatole Cordet était un pilier incontournable de Rochebourg.
    - Justement, j’avais l’intention de rencontrer votre mari, pour lui acheter du vin... Il est temps de me constituer un fonds de cave, le millésime étant excellent, dit Polycarpe.
    - Connaissant Anatole, je ne crois pas un mot de ces ragots, affirma Imogène. Toutefois... si c’était vrai, Constance serait inexcusable. On ne fait pas une chose pareille à une amie !
    Polycarpe dévisagea Imogène, il aurait mis sa main à couper, l’autre soir qu’elles se détestaient cordialement. Il fit le candide :
    - Êtes-vous des amies ?
    Elle fit la moue.
    - ... Entre amies et relations, il y a un degré qui n’a pas de vocabulaire.
    - Tu savais qu’elle cherchait un homme et tu as laissé le tien en liberté, les hommes, il faut les tenir laisse courte ! constata Mama.
    - Il y a un corbeau dans votre charmante cité : avant de lui prêter foi, soyez prudents, conseilla Gix, dans une pose avantageuse de vieux sage - en dépit du bermuda à fleurs de monoï.
    « Il y a déjà eu un Corbeau... » se dit Polycarpe, estimant prématuré de parler du vrai patronyme de Cornu et qui eut une brusque intuition.
    - Imogène, voulez-vous me confier vos clés, j’en ai pour trois minutes, le temps d’un aller et retour, de composer le double trente et un et j’espère vous révéler l’identité du corbeau de Rochebourg !
     
    Les enfants, pris d’une furieuse hystérie, tournaient avec le chien autour de la table et des convives, essayant de capter leur attention lorsque Polycarpe revint, franchissant les marches de la courette en offrant aux regards la paume de sa main où était inscrit un numéro.
    - Prenons l’annuaire ! On va rapidement trouver le corbeau.
    Effectivement, le numéro fut vite repéré dans la centaine d’abonnés : il correspondait à la ligne de Gertrude Riboit.
    - Gertrude Riboit ! Pas possible !
    - Qui est-ce ?
    - C’est une agricultrice dont les terres jouxtent nos vignobles, je la connais bien, elle est assez carne sur les bords et je suppose qu’elle se serait fait un plaisir sadique de me dire ces choses-là en face !
    - Sauf si ce sont des calomnies, auquel cas elle laisse un message qu’elle croit anonyme.
    - Mais alors, pourquoi ?
    - Si nous en discutions, en nous promenant jusqu'à la Gourmette, proposa Mama. Ça défoulerait les enfants.
    - Tu as raison Mama, dit Imogène. Nous repérerons l’endroit le plus approprié pour installer la guinguette !
    Elle se leva :
    - Vous êtes, Gix, d’ores et déjà convié à notre concours de pêche à la truite et chargé d’en faire la publicité dans votre cabinet !
    « L’hypothétique trahison d’Anatole n’affecte pas Imogène outre mesure ! » pensa Polycarpe.
    Gix, qui n’avait plus la pose avantageuse du vieux sage et qui sauçait, au pain d’épices, le sorbet à la mangue, émit le désir de les accompagner jusqu'à la rivière et de voir le château.
    L’ingurgitation de tafia produisait chez lui un soudain intérêt pour les curiosités locales ainsi qu’une immense affection pour ses hôtes, mais il se souciait de son retour ; il confia à Polycarpe l’amollissement que lui causaient les spécialités rochebourgeoises et créoles et ils convinrent, après la balade digestive, d’un retour à Chassac en bétaillère, le vélo dans le haillon arrière.
     
    Dans les jours qui suivirent, Polycarpe vint à bout de cinq nouveaux intervalles de poutres. Mieux équipé et plus expérimenté, il avançait bien et le jeudi, il s’octroya un répit pour rendre visite à Anatole Cordet.
    La ferme se situait à environ cinq kilomètres du bourg, à mi-pente d’un vignoble parfaitement entretenu. Les divers bâtiments, aux vastes toitures d’ardoises, délimitaient une cour carrée et formaient une propriété cossue. Polycarpe, au volant de sa Peugeot fourgonnette, franchit le porche couvert où étaient entreposés des instruments aratoires. Pour avoir une chance de rencontrer le mari délaissé d’Imogène, il arrivait à l’heure qui lui semblait la plus propice : en tout début d’après-midi, pendant la plus forte chaleur.
    Deux chiens de garde, hybrides de bergers, aboyèrent à son entrée, tirant leurs chaînes, tandis qu’un Labrador chocolat, en liberté, lui déboula sur les chaussures quand il descendit de son véhicule.
    - Bon chien, dit Polycarpe, en lui flattant l’encolure.
    Il se dirigea vers l’entrée de l’habitation dont la façade crépie tranchait sur les murs en moellons des granges. La porte était grande ouverte, mais personne ne se pointait.
    Le chien dans les basques et se sachant bien évidemment observé de l’intérieur, il avançait calmement. Son expérience professionnelle l’ayant souvent amené dans les cours de fermes, il avait appris qu’on devait se considérer en territoire ennemi, indiquant, bras ballants, comme au Far West, qu’on arrivait désarmé. La règle tacite étant, en outre, de s’abstenir de toutes mimiques avenantes pouvant donner à penser qu’on avait quelque chose à vendre ou à acheter. Le maître de céans concevant généralement une méfiance ancestrale des rats des champs comme des pigeons des villes.
    Contraint de se hisser sur la marche du seuil pour cogner aux carreaux, il découvrit Anatole Cordet à table, tranchant une miche de pain au couteau de chasse, enduisant son quignon de rillettes, au-dessus d’une assiette de haricots blancs. Une bouteille de vin rouge juste entamée était bouchée de travers. Sans détailler la pièce, Polycarpe remarqua que la grande salle était une cuisine fort bien aménagée, dans un style rustique tel qu’on le montre dans les revues de décoration. Les Cordet avaient de bons revenus.
    - Monsieur Cordet, bonjour ! fit Polycarpe d’un ton cordial.
    Le viticulteur, fortement charpenté, portait un gilet de corps bleu délavé. C’était un homme dans la force de l’âge dont la barbe poivre et sel, très fournie, lui enrobait le visage, depuis la partie supérieure des pommettes jusqu'à la base du cou et débordait sous ses oreilles, ne laissant visible que ses yeux et son nez puissant. Le front dégarni portait la marque d’un couvre-chef. Sans un mot, il leva le bras qui tenait le couteau, invitant Polycarpe à entrer puis, du même bras qui tenait le couteau, lui désigna la chaise face à lui. Sur ce, il se leva, alla chercher un verre à moutarde et le posa brusquement devant son visiteur.
    Il déboucha la bouteille de manière à produire un petit « bop » et versa du vin dans leurs deux verres. Puis, il reboucha la bouteille en s’appliquant à produire le grincement du liège contre le goulot.
    - Je sais bien qui vous êtes, dit l’adjoint au Maire. Paraît que vous êtes venu vous présenter à la séance du conseil du vingt-sept mai. Ce jour-là, j’étais patraque. A votre santé.
    - Santé... répéta Polycarpe, en passant plusieurs fois le verre sous ses narines, humant le vin rouge.
    Puis, il inclina son verre dans la lumière pour en apprécier la robe et  d’éventuelles larmes, aspirant une gorgée qu’il garda en bouche trois ou quatre secondes avant de déglutir. Ensuite, concentré, en imprimant une savante rotation au liquide restant, il chercha à définir le retour de saveur. Il hocha la tête.
    - Un Côte de Vouxy, vieille vigne... ?
    - Quelle année ? dit Cordet, l’œil rusé.
    - Ne m’en demandez pas trop !
    - C’est ça. Bien vu. Un 97. Encore un peu jeune, mais il vieillira bien.
    Cordet engloutit ses haricots, essuya et ferma son couteau. L’atmosphère se détendit légèrement.
    « Amadoué, l’Anatole » pensa Polycarpe qui lui fit part de son intention d’acheter du vin, maintenant qu’il avait une vraie cave.
    - Vous, dit Anatole Cordet, subitement familier, faut pas vous raconter d’histoires, je m’trompe ?
    Polycarpe n’était pas dupe. Toute l’artillerie était en batterie pour sonder l’acquéreur citadin - et par voie de conséquence, légèrement taré -  du logis, même si la première épreuve de dégustation avait quelque peu bluffé le viticulteur.
    - À vous non plus, il ne faut pas raconter d’histoires, je suppose.
    - Vous qui connaissez Imogène, poursuivit-il, qu’est-ce que vous pensez de toutes ces combines d’aller s’installer dans le bourg?
    Anatole faisait allusion à leur séparation. « Ne pas répondre directement » se dit Polycarpe.
    - Est-ce vous qui fabriquez ce qu’elle vend ?
    - Oui et non. Le pain d’épices, c’est sa recette. L’avez-vous déjà goûté ? Elle a un truc : un chouïa d’anisette dans la pâte... Le miel, c’est moi. J’ai quatre séries de cinq ruches réparties suivant le miel que je veux : acacia, colza, tournesol, châtaignier et tilleul... C’est les tilleuls de l’allée que vous avez prise.
    - Comment peut-on être sûr des essences que les abeilles butinent ?
    - La floraison : tout ne fleurit pas en même temps. Vous vous plaisez, chez nous ?
    Polycarpe releva le chauvinisme de l’expression :
    - C’est un peu « chez moi » maintenant ! Jusqu'à présent, oui, ça va.
    - À ce qu’on dit, vous êtes vétérinaire à la retraite.
    - J’ai décidé de jeter l’éponge, après le décès de ma femme...
    - Condoléances, fit Anatole, embarrassé.
    - Je vous remercie.
    - Si Imogène demande le divorce, je suis perdant : le gros de la vigne, c’est son bien, de par sa famille. Moi, je suis le couillon dans l’histoire.
    - Votre épouse m’a expliqué qu’il s’agissait d’une séparation provisoire.
    - Ouais…Si elles s’imaginent, les femmes, que nous autres, les hommes, on peut nous avoir, nous jeter et puis nous reprendre ! De quoi se plaint-elle ? Regardez cette cuisine... Et tout est à l’avenant : moderne, confortable. J’y comprends rien à ce qu’elles veulent... 
    Le pluriel mettait, avec élégance, toutes les femmes dans le même panier.
    - En avez-vous discuté avec elle, monsieur Cordet ?
    - Pas la peine ! Elle sait parfaitement que pour faire tourner une exploitation comme la nôtre, faut que chacun soye à sa place, que la femme doit épauler le patron. Point final.
    Là-dessus, le barbu, en se levant, fit signe à Polycarpe que la suite des événements se passait ailleurs, direction le chai. Polycarpe risqua une plaisanterie éculée :
    - Une de perdue, dix de retrouvées.
    - C’est pas dit. De nos jours, pour en trouver une, c’est une sacrée paire de manches... Ça veut le beurre et l’argent du beurre, le pognon et l’indépendance !
    Ils traversaient la cour en diagonale. Anatole désabusé, conclut :
    - Enfin, c’est pas nous qu’on refera le monde.
    Ils pénétrèrent dans l’antre d’un chai obscur où étaient alignés fûts, foudres, barriques et citernes. La fraîcheur des lieux était saisissante par cette canicule. Pour choisir son vin, Polycarpe dut goûter plusieurs crus, cépages, années, blancs, rouges et rosés. Anatole Cordet puisait le vin à l’aide d’une pipette et rinçait, dans un seau d’eau, le verre de Polycarpe avant chaque dégustation.
    Hésitant entre le vin âcre, tannique et corsé qui se garderait des années et celui, plus fruité, plus léger, qui pouvait être consommé rapidement, il prit vingt-quatre bouteilles du premier et un cubi du deuxième. Il compléta ses emplettes avec douze bouteilles d’un petit rosé verdelet sans prétention à boire dans le courant de l’été. De retour dans la cuisine, où se traitaient les affaires, il signa, sur la toile cirée de la table, un chèque de cent quarante-trois euros pour l’ensemble de ses achats qu’Anatole plia soigneusement et rangea dans un tiroir avant de rapporter deux petits verres à pied.
    - Allez, vous prendrez bien une petite prune ! J’ai un alambic, dans un tournant de la Gourmette... Je suis le dernier bouilleur de cru de ma lignée, ajouta-t-il, en hochant la tête avec fatalisme. Quand je serai claboté, ce sera fini...
    - Je viendrai voir votre installation.
    - Dites, c’est pas compliqué, je commence la reine-claude en Août, vous n’aurez qu’à venir faire un tour. Vers les six sept heures du matin, vous êtes sûr de me trouver.
    Définitivement mis en confiance, il fit allusion à sa rude tâche d’adjoint au maire, fort déçu par l’ingratitude de la population.
    - Et plus spécialement ceux qui travaillent en ville et vivent ici pour avoir les agréments de la campagne. Ceux-là, qui ne veulent pourtant pas payer plus d’impôts, ils voudraient tous les services qu’on trouve en ville. Vous savez combien ça coûte cent mètres d’enrobé ? L’entretien des chemins ? Et la participation communale à la scolarisation des enfants sur les autres communes ?
    Polycarpe approuvait du chef, et avec gravité, la légitimité de ces réflexions, guettant une interruption pour demander ce qu’on pensait de l’alipa parmi les élus.
    - Je crois bien qu’elle a monté cette association contre moi et contre la municipalité, dit-il. Elle prétend qu’on n’a pas les idées larges. Vous pensez si j’ai bonne mine, moi, au conseil, avec ma femme dans cette association de hippies ! Mais quel besoin ont-ils d’amener la racaille à Rochebourg !
    - La racaille, quelle racaille ?
    - Tous ces désœuvrés, ces traîne-savates qui vont d’une festivité à une autre pour s’occuper. Et puis, de fil en aiguille, on va voir arriver les bandes de Chassac, des petits casseurs... Vous allez voir, c’est moi qui vous le dis : c’est écrit.
    Polycarpe entrevoyait que ce râleur chronique n’était pas mûr pour accueillir tendrement la traîtresse. À supposer qu’elle en fasse le choix.
    - Je m’intéresse à l’homme qui habitait le logis avant moi... Que pensait-on de lui à Rochebourg ? demanda Polycarpe.
    - C’était un drôle de citoyen. Il envoyait régulièrement des courriers à la mairie pour se plaindre de n’importe quoi, de l’absence de trottoirs, du bruit des tondeuses... En quinze ans, il a peut-être fait une centaine de lettres ! Mais, si vous alliez pour le voir et discuter avec lui, il vous laissait sur le pas de la porte et refusait de vous laisser entrer, au prétexte qu’il exigeait des réponses écrites ! Du coup, on ne s’occupait plus de ses récriminations.
    - Pourtant, il a hébergé Ulysse Côme...
    - Ouais ! Ce gars savait le prendre. Va savoir !
    à suivre...

  • Les aventures de Polycarpe - 6ème épisode.

    Résumé du dernier chapitre : Léonard Cornu, le précédent occupant du logis, était un magistrat cinglé qui hébergeait un jeune étudiant ambitieux... Le jour de sa mort ( jour d'Halloween !) il avait convoqué Petit-Lu pour le juger d'un vol commis chez la vieille Chimène... Polycarpe veut savoir exactement à qui il succède dans ce Logis. 

    CHAPITRE VI

                                                     Avant de se rendre au greffe du tribunal qui se situait en centre ville, il fit un détour. Il roula doucement dans la rue de la Résistance prolongée qui desservait un lotissement, par une voie en colimaçon issue de la rue de la Résistance. Toutes les maisons se ressemblaient, sortes de gros cubes hideux qu’on bâtissait dans les années d’après guerre, sur des sous-sols, au milieu de conifères glabres, aux ouvertures soulignées de béton. Au numéro 3, le pavillon était entouré d’une haute palissade et fermée d’un grand portail plein.
    « Si l’enceinte date de Cornu, il avait une tendance certaine à la misanthropie. »
    Il gagna ensuite le centre de Chassac. Il se stationna dans un parking souterrain et se rendit à pied au tribunal. Sous la volée de marches qui montaient à l’assaut de portes magistrales entre des colonnes gréco-romaines, il repéra la miteuse porte du greffe.
    Il s’adressa à une femme-tronc calée sous un guichet lui expliquant qu’il avait acheté la maison d’un ancien magistrat et voulait savoir à quelle période il avait exercé sa profession.
    L’air profondément agacé par cette futile requête, elle consentit à passer des coups de fil dans divers bureaux, en tapotant le bureau avec un stylo. Personne ne se rappelait le juge. Finalement, elle propulsa sa chaise à roulettes jusqu’au placard avec une adresse consommée, envoya valdinguer le panneau roulant d’une armoire et se mit debout pour attraper un grand registre relié de cuir. Elle revint à pied de cette excursion pour jeter le registre sur le guichet, lui suggérant de chercher lui-même.
    Le registre comportait les dates d’entrées et de sorties de tout le personnel du tribunal, depuis la femme de ménage jusqu’aux doyens des magistrats. Polycarpe alla directement aux années 1950. Il fit glisser son index sur les colonnes jusqu’en 1980. Point de Cornu Léonard.
    Par contre, il y avait mention d’un Corbeau Léon, entré en fonction en 48 et sorti en 74. Les dates, correspondant à la doc trouvée dans le grenier du logis, et les initiales étant identiques, Polycarpe éprouva le frémissement d’un soupçon. Vingt-six années de carrière lui paraissant un peu court, il soupçonna son Corbeau-Cornu d’avoir fait le mariole, d’avoir été muté, contraint sans doute de se faire oublier en changeant de nom, d’où les bandeaux déchirés des revues trouvées dans le grenier.
    Il regarda l’employée du greffe. Elle décapsulait un petit suisse aux fruits. Il lui sourit.
    - Je souffre d’hypothermie, prétendit-elle. Vous avez trouvé ?
    - Pas tout à fait, mais je suis sur la bonne piste. Je suppose que mon juge a changé d’identité... qu’il était en réalité : Léon Corbeau.
    - Bof ! dit-elle en suçant sa petite cuillère, connais pas.
    Polycarpe récupéra sa bétaillère et traversa la ville pour se rendre au siège du Nouvel Echo. Il demanda à consulter les archives de l’année 1974.
    - Papier ou PC ?
    Il choisit de consulter l’ordinateur. Très au point, l’archivage par nomenclature des professions et des noms propres lui permit de trouver rapidement la référence de la page du mardi 4 avril où se trouvait le maigre entrefilet qui l’intéressait, illustré d’un cliché montrant un juge assis à son pupitre, derrière une pile de dossiers cartonnés.
     
    Démission d’un magistrat. 
    Après une carrière exemplaire, le doyen des juges, Léon Corbeau, très affecté par des rumeurs incompatibles avec l’exercice serein de sa fonction, a présenté sa démission sous la pression de ses pairs. N’étant pas en mesure de vérifier le bien-fondé de ces rumeurs, la rédaction n’en fera pas état dans ses colonnes. L’ironie du destin veut que le juge Renard, muté de Normandie, succède au juge Corbeau.
     
    Cornu n’avait pas été muté, mais démissionné : la rumeur devait être carabinée. Polycarpe demanda le tirage de l’article. Puis, il alla au service des petites annonces déposer l’offre de vente d’une « 125 cm3 Honda, rouge, état neuf, prix à débattre. Tél. matinée au… »  Il indiqua son numéro personnel.
    Il était plus de treize heures quand il quitta Le Nouvel Écho, le dernier numéro sous le bras. Il décida de prendre son repas dans le quartier médiéval regroupé autour de la cathédrale gothique. Quand il eut réussi, tant bien que mal, à caler les pieds de son siège entre les pavés de la rue, à la terrasse des « Trois canards », il commanda un cassoulet, une demi-bouteille de Bergerac et déplia le journal local.
    Le quotidien assurait ses ventes grâce aux accidents, aux délits et à la rubrique nécrologique du département. Il ménageait les susceptibilités politiques par des arguments chèvre et chou.  Une manchette énorme annonçant : « La bataille de l’eau » laissa supposer à Polycarpe un article de fond concernant l’assainissement, mais il fut aussitôt déçu par le sous-titre qui recentrait le débat à l’attention des nageurs : « slips de bain contre caleçons ? »
    Polycarpe bouchonnait le journal avec agacement quand il eut un petit sursaut se surprise en reconnaissant de loin la tignasse drue de Gilles Alix, son ex-associé et ami. Ils se connaissaient depuis la prépa véto. Ils avaient fondé une société civile professionnelle et exercé pendant plus de vingt années dans la même infrastructure. Ils ne s’étaient opposés qu’une seule fois dans toute leur carrière : à propos d’un bail consenti à un toiletteur pour chiens dans une partie des locaux. Polycarpe avait cédé, à contrecœur, aux arguments de Gilles Alix en faveur de « Toutouchic ».
    Polycarpe héla son ami, qui mordait dans un sandwich en regardant les vitrines.  Gix se hâta de le rejoindre.
    - Heureux de te voir Poly !
    - Gix, comment vas-tu ? Et comment vont Véro, les enfants ? Le cabinet survit-il sans moi ?
    - Véro est toujours aussi farouchement tiers-mondiste : elle est partie à l’autre bout de la planète, et mes grands enfants, je suppose, vont bien puisqu’ils ne me donnent aucune nouvelle ! Quant à ton successeur, c’est un gars extrêmement efficace, mais épuisant : il voudrait qu’on modernise le bloc opératoire, qu’on agrandisse le chenil... Je suis à deux doigts de suivre ton exemple...
    - Hé, si tu veux savoir à quoi ressemble une vie de rentier, n’hésite pas, tu seras le bienvenu dans mon chantier !
    - Je ne dis pas non... Mes week-end sont un peu tristounets en ce moment, sans Véro...
    - Alors je t’invite... Dimanche pour déjeuner ?
    - OK, dit Gix.
    - Vois-tu toujours le beau-frère de Véro ? Seigle ou Millet… qui travaillait dans les RG.
    - Tu veux parler de Sarrasin ? On s’est un peu perdu de vue... Pourquoi ?
    - J’aurais besoin de quelques infos sur Léon Corbeau, un magistrat déboulonné en 74.
    - Qu’est-ce que tu nous fais ? Tu te recycles détective privé ?
    - Pure curiosité... C’est le type qui habitait ma baraque ! Il a un passé trouble... J’aimerais savoir... Mais bon, si ça t’embête, laisse tomber, c’est pas vraiment important.
    - Je peux toujours essayer...
     
    À la grande quincaillerie des Halles, Polycarpe se procura une boîte à lettres. Alors qu’il la posait à l’arrière de la voiture, il se demanda subitement où l’installer. Il n’était pas question de percer un mur ni de découper la porte cochère. Il n’y avait qu’un endroit possible : sous le porche de la grange qui ouvrait dans une ruelle en pente. Son facteur allait être dans la nécessité de faire quelques mètres à pied. Comment allait-il réagir ?
    Il gagna l’avenue qui le conduisait hors de la ville.
    L’enseigne d’un concessionnaire Honda attira son attention et il bifurqua dans la contre-allée ; il se gara à cheval sur un trottoir, à la suite d’une rangée oblique d’énormes  motos et entra se renseigner sur les prix. Il discuta un petit moment avec un mécano qui évalua le modèle de Petit Lu  entre cinq cent cinquante et six cent cinquante euros.
    « En y ajoutant la rémunération du défrichage, le compte sera bon pour rembourser Chimène » calcula Polycarpe.
    Alors qu’il rentrait sur Rochebourg, en zigzaguant entre les vignobles et les champs de blé à perte de vue, dans les cinq derniers kilomètres,  il ressentit à nouveau cette impression, de franchir  les limites d’une autre galaxie.
    Il trouva sa grange fermée. Agacé, il klaxonna, attendant que Petit Lu vienne ouvrir.
    - Qu’est-ce qu’il mijote encore ! 
    Il sortit de l’auto en râlant, traversa la grange et fit irruption dans le jardin. Il constata immédiatement que le défrichage n’avait pas avancé d’un iota.
    - Oh ! Petit Lu !  hurla-t-il.
    Il l’aperçut soudain, parmi les grandes friches, lui adressant de grands signaux.
    - Venez par ici, monsieur Houle, venez voir !
    Polycarpe partit dans sa direction au pas de charge, poings fermés. En arrivant à sa hauteur, il grogna en point d’interrogation.  Toutefois, sa colère se tassa en constatant que Petit Lu avait défriché tous les alentours de la serre.
    - Allez-y, rentrez, dit le jeune homme. Regardez !
    De part et d’autre de la petite allée centrale, parmi les mauvaises herbes, s’épanouissaient des plans de cannabis.
    - C’est quand j’ai vu ça que j’ai fermé le portail, dit Petit Lu. Je crois que c’en est. Je les reconnais à ce que ça ressemble aux feuilles de châtaigniers. J’ai un pote qu’en a chez lui et qui fabrique du shit, avec du beurre.
    Polycarpe haussa un sourcil en direction de l’éminent botaniste, puis intrigué, chercha des traces de passage dans les herbes. Bien entendu, le zèle dont Petit Lu avait fait preuve pour tondre les alentours avait détruit toute trace. Polycarpe marmonna qu’il était impossible que les plans aient survécu, grainé et poussé sans eau !
    Le jeune homme pointa l’index en direction  d’un mini-aqueduc de zinc qui récupérait l’eau des gouttières de la grange pour la verser sur le toit de la serre. De gros tuyaux, qui captaient l’eau des chêneaux, pénétraient dans la serre où, percés, ils serpentaient entre les plans.
    -  Ils ont bricolé un arrosage hyper génial, s’emballa Petit Lu. Des années comme on en a, à pleuvoir tous les quatre matins, ça s’est arrosé tout seul !
    - Ce n’est quand même pas notre vieux Cornu qui cultivait ça ? Ulysse sans doute ?
    - Merde alors ! C’est vrai qu’il nous refilait de l’herbe...
    Polycarpe se mit à chantonner une dégringolade de sons désabusés, ponctuée d’un :
    - Tu vois ce qu’il te reste à faire, n’est-ce pas ?
    - Le récolter ?
    Polycarpe leva la main, stoppant de justesse son geste. Puis il alla se saisir lui-même de la faucheuse et détruisit toutes les plantes, qu’il piétina d’exaspération.
    - Je n’ai pas envie de me retrouver derrière les barreaux, vois-tu ! Et tu diras à ton ami, qui en cultive chez lui, que c’est interdit en France !
    - C’est pas normal, même complètement idiot, vu qu’on peut le faire pousser dans les autres pays...
    Polycarpe le foudroya du regard.
    - Tu sais que tu me gonfles ! Dans les conditions que je t’ai énumérées ce matin, j’en ai oublié une : à partir de dorénavant, tu t’abstiens de faire le moindre commentaire. Tout ce que je veux entendre, c’est : « Oui monsieur, bien monsieur. »
    - Oui, monsieur.
    - Continue à faucher, ce n’est pas l’heure d’arrêter. Tu ne partiras pas avant cinq heures.
    - Bien, monsieur.
    - Non, mais !
     
    Les divers événements de la journée lui donnaient l’impression d’être crasseux. Il prit une douche, changea de vêtements et, constatant que sa corbeille à linge débordait, il redescendit au rez-de-chaussée pour lancer un programme de lavage. Petit Lu attendait debout dans la cuisine.
    « Serait-ce que, maté, il attend l’ordre de partir ? »
    - Tu peux y aller, Petit Lu. À lundi.
    - Bien, monsieur. Mais j’ai autre chose à vous dire. J’ai volé autre chose. Ici, au vieux chnoque.
    - Tiens donc ! Ne serait-ce pas une montre en or, par exemple ?
    - Comment vous savez ?
    - Laisse tomber, je sais, c’est tout.
    - Vous vous rappelez ce que je vous ai dit : que Cornu avait piqué du nez en m’attendant ? Je me suis quand même avancé, malgré ma trouille du fantôme - mais, à ce moment-là, je croyais encore que c’était un déguisement d’Halloween. Vous savez, dans la grande chambre, il avait aussi un bureau qui était éclairé par une lampe, vu qu’il faisait déjà nuit, et sous la lampe, j’ai aperçu la montre. Ça a été plus fort que moi, fallait que je la pique.
    - Plus fort que toi, ah bon. Tu te décernes des circonstances atténuantes.
    - D’un autre côté, je savais que si Cornu s’en apercevait, il se douterait que c’était moi, puisque personne ne venait jamais chez lui. Si bien que cette montre, elle me brûlait les doigts. Et quand je me suis retrouvé dehors, avec la trouille du fantôme en plus, j’ai voulu m’en débarrasser. Pas question de retourner, je l’ai jetée dans un jardin, dans un compost, au milieu des branches taillées.
    - Et voilà. Ni vu, ni connu, j’t’embrouille.
    - Le plus con dans l’histoire, c’est que j’aurais pu la garder sans qu’il s’en aperçoive, vu qu’il a cassé sa pipe le lendemain.
    - Et si la découverte de ce chapardage lui avait causé un arrêt cardiaque, tu y as pensé, hein ?
    - Ben, faut pas pousser, on meurt pas pour ça !
    - Au contraire ! C’est fort possible, vois-tu : à cet âge-là pour certains, la possession d’un bien, si insignifiant soit-il, c’est comme posséder  l’antidote de la mort.
    - Ah ! D’accord ! fit Petit Lu comme s’il découvrait soudain que les bateaux ont des jambes pour avancer.
     Ce qui fit craindre le pire à son nouveau patron, attendant la prochaine sortie carabinée. Laquelle arriva, bien emballée :
    - C’est pour ça que c’est les plus rapiats qui vivent le plus vieux ! 
    Contenant l’envie de le passer à la moulinette, Polycarpe le poussa  jusqu'à la rue et fit claquer la porte.